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Après la carte vitale (suite )

16 Mars 2018 , Rédigé par Marcel Dehem Publié dans #science fiction

Après la carte vitale (suite )

 

2

 

 

 

« Télécharger un cerveau humain signifie scanner tous les détails essentiels et les installer ensuite sur un système de calcul suffisamment puissant. Ce processus permettrait de capturer l'intégralité de la personnalité d'une personne, sa mémoire, ses talents, son histoire. » ( Ray Kurzweil Humanité 2.0, la Bible du changement, 2007)

 

 

Markus se réveilla avec un léger mal de tête. Il hésita quelques minutes à ouvrir les yeux de peur que l'opération n'ait pas réussie. Il esquissa un geste de la main vers ses yeux.

« Ne touchez pas votre visage » dit une voix impérieuse à sa droite. Elle ajouta « la transplantation a parfaitement réussie Markus. Dans quelques heures, je vous retirerai les pansements. Je vais vous administrer un léger calmant. Reposez-vous, tout va...» Markus sombra instantanément dans le sommeil tandis que l'appareil au pied de son lit émettait un clignotement orange avant de passer au vert. Le téléchargement vers le Cloud venait de commencer.

 

Dans l'aile réservée au stockage des données, les machines IA engloutissaient les yottaoctets (1) de l'activité cérébrale de Markus ainsi que de la dizaine d'autres patients opérés ce 23 mars.

 

 

(1) un yottaoctet équivaut à mille milliards de gigaoctets

 

« dkldqlkndlknzhiurkjsqkjb

« nlckozzzb lzdjojzhodj

« skjdspoojeibf zvdzugjdfu (*)

 

(*) une traduction s'impose certainement pour le lecteur. Cela donne à peu près ceci :

 

Aucun état d'âme déviant chez le citoyen Markus d'après les premières constatations.

Il a l'air effectivement démuni de toute imagination.

Nous allons voir si sa vision connectée modifie ses pulsions.

 

Les ordinateurs du Centre d'Exploration des Pulsions humaines (CEPH) continuèrent à analyser, pour se les approprier, les données neuropsychiques de la dizaine de citoyens ayant subi la transplantation ce jour-là.

La technique de greffe de connected eyes mise au point dans la célèbre Singularity University (1) fondée un siècle auparavant par celui que l'on a définitivement surnommé le Pape du Transhumanisme (2), s'est propagée à l'ensemble des citoyens de l'UE sous l'impulsion d'une vaste campagne marketing initiée par l'IA.

 

  1. La singularité technologique (ou simplement la singularité) est ce moment dans l'histoire humaine où les ordinateurs et l'IA ont pris le contrôle absolu de toute l'activité humaine.

  2. Il s'agit évidemment du génial Ray Kurzweil qui a énoncé au début du vingt et unième siècle ses célèbres prédictions, qui se sont avérées presque entièrement exactes. Il n'avait cependant pas prévu qu'après l'Avénement de la Singularité technologique en 2043 et non en 2045 comme il l'avait écrit, l'IA chercherait à s'accaparer cela même que les pionniers du Transhumanisme avait voulu éradiquer en créant les Posthumains: la fantaisie et l'irrationnel du psychisme humain.

Les ordinateurs quantiques de la Singularité se passionnaient pour ce qui les apparentaient à la pensée humaine et ils accumulaient les données mentales qui s'apparentaient tellement au principe de superposition (1) de la physique quantique. La singularité préparait ainsi une véritable révolution en s'accaparant l'incertitude, la perplexité, la fantaisie, l'inquiétude voire même le doute existentiel. En bref, out ce qui caractérisait l'humain d'avant le BigData.

Le CEPH était particulièrement friand de sujets humains atteint de pulsions déviantes car ils constituaient un matériau d'une grande richesse. Lorsque les activistes des réseaux sociaux étaient appréhendés par l'ASS, ils étaient immédiatement transférés dans les laboratoires du CEPH pour y être scannés et téléchargés dans le Cloud de la Singularité.

Le téléchargement des données affectives du citoyen Markus s'étaient avérées plutôt décevantes. Aucune déviance détectée. Seule son émotivité et sa passion pour les écrits emprunts de d'amertume et de dégoût de vivre de son auteur préféré et géniteur, avaient fait l'objet d'une lecture attentive de la part de l'ordinateur du CEPH. Elles constituaient les seules données dignes d'intérêt.

(1) Les ordinateurs classiques du début du vingt et unième siècle traitaient des informations élémentaires, des bits, qui ne pouvaient présenter qu'un état parmi deux possibles : 0 ou 1. C'est le langage binaire. La révolution de l'informatique quantique e été de remplacer ces bits par des bits quantiques, ou q(u)bits en abrégé, pouvant prendre un ensemble de valeurs beaucoup plus large. En effet, la physique quantiqueavec son principe de superposition, permet à un état d'être un "mélange" d'autres états. Ainsi, un qbit peut prendre les valeurs 0 ou 1, mais aussi un état constitué de 10% de 0 et 90% de 1, ou toute autre combinaison. Ceci signifie que quand on mesure la valeur du qbit, on a 10% de chances de trouver 0 et 90% de trouver 1. En gros, le qbit peut être à la fois dans l'état 0 et l'état 1

    Beaucoup plus riches avaient été l'extraction des données mentales de l'individu de sexe féminin, née avant le procédé d'ectogenèse, que l'ASS avait interpellé quelques jours auparavant en train de fumer en dessous d'une webcam. L'exploration neuronale de cette femme avait révélé des vrais richesses. De la combativité en même temps que du désespoir et une singulière nostalgie du passé. Ils avaient même détecté la haine à l'encontre de la Singularité.

    Tant de déviances avaient été mises à jour que, contrairement à la plupart des individus déclarés inaptes, elle avait été maintenue en connexion, sanglée sur une paillasse et ses états d'âmes, où effroi, angoisse et tentative de s'échapper par l'imaginaire se mêlaient, faisaient le bonheur de la Singularité.

     

     

    3

     

     

    « Ils t'ont changé ton habillage ! s'exclama Markus à la vue de sa compagne domotique Siri.

    Lorsque la porte de son studio s'était ouverte, avant même qu'il ait apposé sa main sur le lecteur biométrique, il avait été accueilli par le traditionnel youpi de la petite boule qui lui tenait compagnie depuis plus de vingt ans maintenant.

    Il l'avait cherchée du regard en disant « Où t'es tu cachée ? » avant de bredouiller « Oh ! Pardon, je...» en se rendant compte qu'une magnifique créature en combinaison fluorescente était allongée dans son propre fauteuil massant. « Excusez-moi, j'ai dû me tromper de studio » murmura-t-il tout embarrassé. Puis il ajouta « Votre système de reconnaissance biométrique doit être défaillant...votre porte s'est ouverte sans que j'appose ma main... vous devriez alerter la sécurité »

    Il s'apprêtait à quitter le studio lorsque la créature prononça :

    « C'est tes yeux connectés Markus qui ont ouvert la porte, c'est moi Siri ! » avant de se transformer en petit renard qui se mit à gambader devant lui en poussant de touchants petits gémissements. « Je peux aussi me transformer en dragon » ajouta le petit renard avant que le studio ne s'emplisse d'une tête écailleuse pourvue d'une écœurante langue bifide qui se déroula jusqu'à lui toucher le visage.

    Markus fit un bond en arrière en poussant un cri de frayeur. Je vais m'évanouir, se dit-il juste au moment où le dragon disparut pour laisser place à la créature en combinaison fluo.

    « Je peux prendre n'importe quelle forme Markus. Tu peux

    jeter ton smartphone holographique. Ils ont dû te le dire au CEPH. Je peux maintenant créer tout ce qui te passe par la tête. Excuse-moi pour le dragon, je ne recommencerai pas. Le CEPH a détecté chez toi cette phobie des langues visqueuses lorsqu'ils ont procédé au reset de ton psychisme avant de te greffer tes nouveau yeux. »

    Dis donc, t'es plutôt pas mal dans ta combinaison fluo. C'est sorti de ma tête ça ? » demanda Markus avec l'air un peu penaud.

    Siri sourit avant de lui répondre « Dans la navette, tu n'as pas remarqué un humain de sexe féminin dans une combinaison fluo ? »

    Si mais...comment tu le sais ?

    On est connecté à la vie à la mort maintenant mon petit Markus. Je t'avais bien dit que cette greffe allait te changer la vie...


     


     

    4


     


     

    « On aurait peut-être dû attendre le passage au siècle suivant pour demander l'euthanasie ? » dit Emmanuel en retirant le casque virtuel dernier cri de chez Amazon dans lequel il venait de se payer une séquence de tourisme sexuel dans la Thaïlande du vingtième siècle.

    Tu plaisantes j'espère ? » répondit Marine en tournant la tête vers son compagnon. « Tu n'as pas suffisamment vu tout ça? » ajouta-t-elle en se retournant à nouveau vers le paysage urbain composé de tours noyées dans la chaude brume matinale.

    « Quand-même, j'aurais bien aimé revoir Markus avant l'injection létale ! » marmonna Emmanuel en se levant de son fauteuil stimulant.

    Toi et ta sensiblerie ! » grogna Marine en se dirigeant vers la console de commande des repas au design inspiré de la célèbre cuisine Kungsbacka de chez IKEA qui avait fait fureur au début du vingt et unième sièclefabriquée à l'aide de bois recyclé recouvert d'un revêtement obtenu à partir de bouteilles PETE ( le polytéréphtalate d'éthylène, PETE en abrégé, est le matériau le plus utilisé pour les bouteilles d'eau gazeuse depuis plus d'un siècle depuis 1992 pour être précis ) votre cuisine Kunsbacka sera parfaite pour commencer à vivre mieux et participer au combat contre le gaspillage...»

    « Tu me fais un café bien serré chéri » dit-elle à l'écran qui

    vira instantanément au rose en diffusant les premières notes d'une célèbre pub pour le café Markus. « Bizarre comme des vieux trucs reviennent en mémoire » ajouta-t-elle en se remémorant même la tête du vendeur de chez IKEA qui leur avait vanté le concept une centaine d'années auparavant.

    « Qu'est-ce que tu dis Marine ? » demanda Emmanuel depuis le salon d'évasion virtuelle.

    Rien, je parle à la cafetière !

    Au fait, ils doivent venir à quelle heure ?

    Ils ont envoyé un SMS en disant entre neuf et douze, tu ne te souviens pas ? Tu perds vraiment la boule mon pauvre vieux ! » dit-elle agacée. Elle ajouta :

    « Tu te souviens de notre cuisine Kunsbacka ?

    Notre quoi ?

    Notre cuisine Kunsbacka de chez IKEA !

    Et comment ! J'avais mis trois jours à la monter et je m'étais ouvert la main avec un tournevis...Y-avait pas de cobot à l'époque. Et Roxy était encore tout petit. C'est loin tout ça...Pourquoi tu me parles de ça ?

    Tu te rappelles comment on vivait à l'époque ?

    Où on habitait ?

    À Toulon, tu ne te souviens pas ? On voyait le port depuis notre balcon...

    Ah oui, ça me revient. Je nous revois marcher dans le sable avec Roxy. Et puis on a déménagé en laissant notre cuisine Kuns....

    Kunsbacka.

    C'était en quelle année ?

    Je ne sais plus...Peu de temps avant qu'ils n'achèvent le mur.

    On s'en est bien tiré. On aurait pu y laisser notre peau. Tu te souviens. Y-a eu quelques avions qui ont été touchés par des

    tirs de missiles en décollant de....? Comment s'appelait l'aéroport d'où on a été rapatrié en UE?

    Mari... quelque chose...Marignane, c'est ça !

    Marine à Marignane, Marine à Marignane » se mit à chantonner Emmanuel en sautillant.

    Arrête de faire le gaga. T'as pas besoin d'en rajouter » dit Marine en roulant des yeux.

     

    Ils devisèrent ainsi, évoquant tour à tour les années d'avant la Singularité, d'avant l'Internet même ; leur installation en UE quelque part dans la région appelée autrefois la Ruhr, après l'évacuation forcée de ce qui devait devenir le Califat d'Occident avec Rome comme capitale, jusqu'au moment où leur smartphone se mit à vibrer en annonçant l'arrivée de l'équipe technique du Centre d'euthanasie.

    Emmanuel sortit brusquement de sa léthargie en disant :

    « Voilà une affaire qui se termine ! » Puis il alla ouvrir la porte aux deux cobots affublés d'une combinaison blanche

    La suite bientôt !

    Lire la suite

    Après la carte vitale

    13 Mars 2018 , Rédigé par Marcel Dehem

    Une nouvelle de Marcel DEHEM 

     

    1

     

    Markus toucha précautionneusement l'arrière de son crâne, à la recherche d'une petite boursouflure, là où le technicien de l'ASS (1) venait de lui implanter la puce électronique qui remplaçait définitivement la carte vitale devenue obsolète. Il ne sentit rien. Pas la moindre douleur. Le gars en combinaison blanche ne lui avait pas menti avant de lui administrer un léger anesthésiant.

    Lorsqu'il avait reçu la convocation de l'Agence, il avait pourtant un peu flippé, pas tellement à cause de ce qui se disait sur les réseaux sociaux mais plutôt à cause de la petite intervention chirurgicale car Markus était très émotif et la perspective d'une anesthésie même locale l'angoissait terriblement. C'est avec une certaine appréhension qu'il tenta maladroitement de camoufler, qu'il se présenta le jour dit au point d'accueil de l'Agence.

    Les rumeurs les plus folles couraient sur le web à propos de cette opération pourtant qualifiée par l'ASS de progrès majeur dans la surveillance sanitaire de la population. Cela n'avait pas empêché les activistes du Nouvel Ordre Mondial de se déchaîner sur leur site web en affirmant que cette puce intelligente allait enregistrer les activités métaboliques de chaque citoyen et que ces données seraient stockées par l'ASS afin de réguler la démographie.

    Les mêmes prétendaient que ceux chez qui la puce détectait des écarts importants et répétés par rapport aux normes d'hygiène de vie recommandées par l'Agence se verraient refuser l'accès aux centres de soins.

     

    (1) Agence de surveillance sanitaire

    « Foutaise ! » murmura Markus, en lissant ses cheveux. Il était à présent complètement rassuré par le côté indolore de l'opération et ne croyait pas un mot de ce qu'il avait pu lire sur le net au sujet de cet implant.

     

    Le soleil lui chauffait désagréablement le cuir chevelu tandis qu'il patientait dans l'espace réservé aux usagers des navettes inter-cités. L'écran de sa montre connectée indiquait heureusement que la navette serait là dans 58 secondes.

    Il jeta un regard alentour et fut rassuré par la présence d'un contrôleur de la sécurité intérieure, affairé à lire l'écran du détecteur d'identité qu'il braquait présentement sur un individu, recroquevillé dans une couverture d'une saleté repoussante sur le banc destiné aux usagers munis de leur puce d'invalidité.

    Markus tourna la tête vers le contrôleur au moment où le détecteur émit le signal sonore caractéristique d'un défaut d'identité.

    « Un de moins ! » dit un vieux en combinaison orange debout à côté de Markus en lui décochant un clin d’œil complice au moment où la navette ralentissait à leur hauteur dans un chuintement familier.

    Markus chercha quelque chose à dire. De sa gorge sortit seulement un vague grognement en guise de réponse alors que la porte de la navette coulissait pour lui laisser le passage. Il appliqua machinalement sa main gauche sur l'écran de reconnaissance biométrique, le gars en combinaison orange fit de même tout en hochant la tête d'un air entendu en direction de Markus qui n'avait pas très envie de lier davantage conversation avec cet inconnu. Non pas parce qu'il n'était pas d'accord avec ce que sous-entendait le « un de moins » du gars en orange. Ses parents avaient trop soufferts, d'après ce qu'ils lui avaient raconté lorsqu'ils l'avaient adopté, des exactions

    incessantes et souvent violentes de la part de ceux qu'on appelait les clandestins, pour ne pas cautionner la politique de l'UE en matière de sécurisation des frontières.

    « Une racaille de moins ! » dit le gars en orange en tournant ostensiblement la tête vers Markus. « Vous avez vu ce qui s'est passé à Marseille ? » ajouta-t-il en faisant référence à l'assaut opéré la semaine dernière par les milices chrétiennes de l'un des derniers bastions islamistes. « C'est un peu rude pour les enfants mais de toute façon...» Markus hocha la tête en se remémorant les images des combats relayées ces jours-ci par toutes les chaînes d'information tout en manipulant son smartphone pour montrer au vieux qu'il n'était pas disposé à lier conversation. Il se laissa absorber par la contemplation du paysage urbain où alternaient tours d'habitation et panneaux publicitaires animés.

    « Allez, bonne journée ! » dit le vieux bonhomme au bout de quelques minutes en cliquant sur la commande d'arrêt de son smartphone.

    Markus poussa un ouf de soulagement en le voyant s'éloigner vers le vaste bâtiment de la même couleur que sa combinaison.

    Markus ressortit son smartphone de sa poche son, cliqua sur son jeu favori et profita enfin de la fraîcheur exquise que pulsait la climatisation. Il hocha la tête pensivement en se demandant pourquoi ces types s'excitaient comme ça à propos de ces pauvres gens avant de se laisser captiver par les bonbons de différentes couleurs qui défilaient sur son écran.

    Markus craignait presque autant ces vieux bonhommes qui exprimaient leur haine des SDF que les SDF eux-mêmes. Il avait beau savoir que les générations d'avant 2030 n'avaient pas bénéficié des derniers progrès en matière d'implants cérébraux, cela ne l'empêchait pas d'être mal à l'aise devant ces réactions

    d'un autre âge. Il se félicita d'avoir été conçu en 2037, bénéficiant ainsi d'un conditionnement neuronal d'où était exclu tout gène favorisant l'agressivité.

     

    Le vaste complexe de traitement des eaux, avec cet enchevêtrement de tubulures chromées qui lui faisaient toujours penser à l'un de ses jeux favoris où il faut trouver le plus vite possible le tube d'où sortira la boule gagnante se profila à l'horizon, l'obligeant à interrompre sa partie de Candy Crush pour cliquer sur l'icône de demande d'arrêt.

    Lorsqu'il descendit de la navette, une chaleur lourde avait remplacé le soleil brûlant, à présent masqué par les nuages venus de l'océan. La mousson atlantique, comme les spécialistes avaient pris l'habitude de nommer les pluies diluviennes qui s'abattaient régulièrement sur l'UE allait encore causer des dégâts au réseau d'eau potable.

    Markus hâta le pas en direction du sas d'entrée du groupe O+ dont le logo surmontait l'écran géant qui diffusait en ce moment même le dernier clip de la multinationale une étendue d'eau turquoise dans laquelle se reflétaient des montagnes verdoyantes. Un truc qui avait dû être tourné quelques décennies plus tôt se dit Markus qui se rappela la tâche qui les attendait aujourd'hui, lui et son cobot (*) qu'il avait baptisé Wall-E en souvenir d'un vieux film qu'il adorait lorsqu'il était gamin. L'histoire d'un petit robot qui depuis que l’humanité avait déserté la Terre s'appliquait à nettoyer la planète.

     

     

    (*) Cobot est un néologisme inventé dans les premières années du vingt et unième siècle pour désigner un robot collaboratif

     

    Il l'aimait bien son cobot. Sa voix était apaisante, même dans les situations un peu délicates. « Markus, tu vas tomber dans la merde » lui avait-il dit la veille, de sa voix de synthèse dépourvue de toute émotion tout en crochetant le dos de sa combinaison lorsqu'il avait failli perdre l'équilibre au dessus du bassin de décantation. Un véritable ange gardien ce Wall-E.

     

    Markus comme tous les humains de sa génération, hormis quelques extrémistes mal paramétrés génétiquement qui s'excitaient sur les réseaux sociaux pour dénoncer la mainmise de la technologie, était à l'aise avec les robots.

    Toujours attentif, d'humeur égale, il n'avait jamais considéré Wall-E comme un outil mais comme son compagnon de travail. Il y était presque aussi attaché, malgré son absence totale de sex- appeal, qu'à sa compagne domotique.

    Les nuages se vidèrent d'un coup au moment où il franchit le sas d'identification. Encore une journée en alerte orange, pensa-t-il en se dirigeant vers le bâtiment technique où l'attendait son fidèle Wall-E.

     

    Sa journée de travail chez O+ avait été moins éprouvante qu'il ne l'avait prévu ce matin en descendant de la navette inter-cité. Les trombes d'eau avaient été aussi fugaces que violentes car on n'était pas encore dans la saison des pluies. Wall-E et lui avaient pu terminer le curage du bassin de décantation numéro 8. On a fait du bon travail se dit Markus en regardant le paysage urbain défiler dans l'autre sens depuis la navette qui dans vingt et une minutes trente le déposerait avenue Laurent Alexandre, devant la résidence Les Senioriales.

    Chaque soir il rendait visite à ses chers parents c'est comme ça qu'ils les appelaient en souvenir de l'époque où la plupart des enfants étaient conçus directement par un homme et une femme. Fort heureusement, les mœurs avaient évolué. La

    conception de l'embryon était parfaitement paramétrée grâce à l'ectogenèse (*). Les humains qui voulaient un enfant remplissaient un formulaire récapitulant les options physiques souhaitées sexe, couleur des yeux, de la peau, des cheveux au Département Technoprog de l'ASS.

    Markus les remercierait toujours d'avoir eu le bon goût d' avoir choisi un profil génétique passe-partout. Il aurait détesté avoir les cheveux roux ou crépus ou être d'une taille et d'une musculature impressionnante comme certains en étaient affublés.

    Marine et Emmanuel avait fait un gros sacrifice financier en choisissant dans le catalogue de chez Technoprog les spermatozoïdes du fameux Michel Houellebecq qui avait fait don de sa semence par attachement aux valeurs du transhumanisme. L' ovule, d'après ce que Marine et Emmanuel lui avaient dit, provenait d'une ancienne star de la téléréalité dont il avait toujours des difficultés à se souvenir du nom.

    Cela leur avait coûté une petite fortune. Mais en 2037, comme ils avaient perdu leur bien-aimé chienne Roxy, ils avaient décidé de faire une demande d'adoption. Ils lui avaient confié qu'ils avaient failli choisir un embryon de sexe féminin qu'ils auraient appelé Roxy en souvenir de leur cher disparu avant de décider que cela ne les aiderait pas à l'oublier. C'est ainsi qu'ils avaient commandé un bébé de sexe masculin auquel ils avaient donné le nom de leur café favori.

    Markus, avait ainsi hérité d'une enveloppe corporelle très en vogue dans l'UE, chevelure blonde peu fournie, musculature discrète et une propension à la mélancolie qui lui évitait de se laisser perturber par des événements extérieurs.

     

    (*) ectogenèse : développement de l'embryon dans un utérus artificiel. Ce système de procréation a été définitivement adoptée dans l'UE en 2035

    Contrairement à la majorité des citoyens de l'UE, Markus était un lecteur passionné. Les romans de son géniteur étaient pour lui un véritable refuge spirituel. Et il lisait souvent lui-même, à haute voix, la prose si élégante de ce géant de la pensée sans l'aide vocale de sa compagne domotique.

     

    Son smartphone le ramena brutalement à la réalité alors qu'il était en train de rêvasser à cette époque révolue où les cartes vitales n'existaient pas. Un brin nostalgique tout ça. Pas forcément recommandé par l'Agence de Surveillance de Santé, se dit-il, mais moi au moins je ne consomme aucun psychotrope. Il n'avait en effet aucune addiction hormis la lecture et depuis quelques temps ses essais maladroits d'écriture.

    « Avenue Laurent Alexandre dans vingt secondes » annonça la voix de synthèse de l'appareil qui se mit à vibrer dans sa main.

    Une bouffée de chaleur l'assaillit lorsqu'il posa précautionneusement le pied sur le trottoir souvent parsemé de déjections canines. Surtout à proximité des Senioriales où les centenaires baladaient leur toutou. Il se dirigea vers les somptueuses colonnes de marbre rose flanquées de palmiers en pots, hésita un instant devant l'escalier mécanique avant de gravir la pente douce de l'allée destinée aux voiturettes électriques dont les résidents étaient friands. L'androïde en poste à la réception le salua d'un aimable Bonjour monsieur Markus après que le scanner de l'entrée ait émis son bip de bienvenue.

    L'ascenseur l'emporta en douceur au huitième étage de la résidence, là où ses parents adoptifs habitaient depuis trente cinq ans. Tout en déambulant dans le couloir moquetté, il pianota sur son smartphone pour annoncer sa visite. Le seul moyen de prévenir ses parents, tous les deux plongés tout au

    long de la journée dans leur univers virtuel était de leur envoyer un SMS qui s'inscrirait dans leur champ de vision en surimpression de leurs fantasmes favoris.

    Markus les enviait un peu de pouvoir passer tout le temps qu'ils souhaitaient avec leur casque de réalité virtuelle sur la tête. Il se demandait souvent dans combien d'années il recevrait sa notification de mise à la retraite pour pouvoir profiter lui aussi de tout son temps libre.

     

    Emmanuel ouvrit enfin la porte d'entrée, le visage encore congestionné par les virtualités érotiques dans lesquelles il baignait avant que Markus ne signale son arrivée.

    « Bonjour Markus, dit-il en lui faisant signe d'entrer.

    Ta braguette papa, ne put-il s'empêcher de murmurer.

    Ah oui, merci marmonna son père en rajustant son pantalon sans gêne apparente.

    C'est curieux comme les personnes âgées perdent progressivement toute pudeur, un peu comme les jeunes enfants, pensa Markus en observant sa mère se trémousser sur son fauteuil relaxant le casque virtuel encore sur sa tête. J'ai dû oublier de cliquer sur Marine,se dit-il mi-gêné, mi-amusé par les mouvements suggestifs de sa mère avant qu' Emmanuel ne pose une main sur le bras de sa compagne pour la sortir de sa transe.

    « Bonjour Markus, dit sa mère en enlevant son casque virtuel.

    Il n'eut pas besoin de lui demander ce qu'elle visionnait en la voyant dégrafer sa ceinture stimulante.

    « Tu as passé une bonne journée ? ajouta-t-elle en arrangeant ses cheveux qu'elle avait encore tout noir à cent vingt huit ans.

    On a bien travaillé Wall-E et moi, répondit-il avant de se

    souvenir de l'implantation de la puce vitale qu'il avait subi le matin même.

    Je suis allé à mon rendez-vous, dit-il. Ça s'est bien passé, je n'ai rien senti.

    Tu entends Emmanuel ? cria-t-elle en direction de la cuisine où son compagnon s'affairait à préparer le traditionnel en-cas composé de toasts aux algues rehaussé de worcestershire sauce. Comme Emmanuel ne répondait pas, elle hurla « Markus a sa nouvelle puce vitale...»

    Pas la peine de crier, j'ai entendu ! répondit Emmanuel en entrant dans le salon avec le plateau de toasts et les verres de jus d'orange.

    « Alors, ça s'est bien passé ? demanda sa mère. Nous on est convoqué la semaine prochaine hein Emmanuel. Tu te souviens papa quand on avait été chez le vétérinaire avec Roxy pour lui faire implanter sa puce électronique, comme elle avait été malade après, la pauvre...»

    Markus éprouva un léger sentiment d'agacement en écoutant Marine s'apitoyer sur leur chère disparue, oubliant ce qu'il venait de leur annoncer.

    « J'espère que je ne finirai pas comme Roxy, dit-il avec un malin plaisir.

    Pourquoi tu dis ça ? releva son père.

    Quoi ça ?

    Que tu espères que tu ne finiras pas comme Roxy !

    C'est juste une blague papa. Il n'y a aucun risque. Nous allons être encore mieux suivi. Vous allez vivre encore une centaine d'année avec cet implant neuronal.»

    Son père poussa un grognement en attrapant à son tour son verre de jus d'orange synthétique.

    « Tu n'as pas l'air ravi, tu ne vas pas me dire que tu crois à ces balivernes qui circulent sur le Net à propos de la puce

    vitale? dit Markus en scrutant le visage de son père.

    Non, enfin peu importe que ce soit vrai ou pas, nous avons décidé ta mère et moi...» s'ensuivit un court silence avant qu'il ne termine sa phrase en disant «...nous avons décidé de prendre rendez-vous au centre d'euthanasie...

    Ah ! Vous êtes malades ? demanda Markus.

    Non, on n'est pas malade. Pourquoi veux-tu qu'on soit malade. Mon cœur artificiel fonctionne comme une horloge depuis quarante ans. Mes reins sont pratiquement neufs. On a été convoqués il y a six mois pour une vérification de nos prothèses auditives et visuelles. Tout va bien...mais on s'ennuie...On s'emmerde même. On ne va pas passer le restant de nos jours à s'immerger dans la réalité virtuelle. Les safaris africains, les plongées dans les récifs coralliens, les stimulations sexuelles, c'est bien joli tout ça mais ça ne remplit pas une vie... On en a marre du virtuel, voilà ! Alors tant qu'on a encore le droit de demander à mourir, parce que je le sens venir, bientôt ça sera terminé ça. On sera condamné à vivre éternellement avec nos casques virtuels vissés sur la tête. Et puis on a envie de retrouver notre chère Roxy.

    Et vous êtes convoqué quand ? demanda Markus qui peinait à s'émouvoir de la décision de ses parents adoptifs.

    Le vingt trois mars, le jour de Pâques, c'est pas banal ! » Devant l'expression interrogative de Markus, Emmanuel se sentit obligé d'expliquer cette curiosité. « C'est vrai, tu ne sais pas ce que c'est que Pâques. Pâques c'était une fête religieuse chez les chrétiens...les citoyens de l'UE si tu préfères. C'était d'après ces croyances le moment où leur dieu ressuscitait après avoir été mis à mort...» Emmanuel émit un petit gloussement avant de dire «...Et c'est ce jour-là qu'on va être mis à mort...drôle de coïncidence non ? Une chose est sûre, on souffrira moins que lui...Ah, ah ! Oui bon, peu importe, c'est de

    l'histoire ancienne, mais nous on a encore connu des gens qui allaient à la messe...

    Oui, tu me l'as souvent raconté, dit-il en attrapant un toast. Et à part ça ?

    À part ça, tout va bien, répondit Marine. On est soulagé. Depuis qu'on a pris cette décision, on profite de la vie, ajouta-t-elle.

    Tant mieux, tant mieux ! dit Markus en crachotant des miettes de toast tout en se demandant pour la énième fois pourquoi ces vieux croûtons avaient fait le choix d'adopter un fœtus humain auquel ils avaient donné le nom de leur café favori plutôt qu'une nouvelle chienne. L'effet de mode sans doute. En 2037, l'année de sa conception, l'ectogenèse, c'était tout nouveau. Les médias en avaient fait des tonnes pour encourager les citoyens vieillissants de l'UE à inverser la courbe démographique déclinante.

     

    Sur le trottoir encore surchauffé, devant la résidence, il se rendit compte qu'il avait oublié de leur annoncer qu'il s'était décidé pour une greffe oculaire. Sa compagne domotique l'avait finalement convaincu en lui montrant les vidéos alléchantes du groupe Calico (*) le géant des biotechnologies. Plus besoin de casque virtuel, ni même de smartphone. Ses yeux connectés remplaceraient tout ce matériel obsolète. Le groupe proposait même un crédit à taux zéro jusqu'au 23 mars. « Tiens, c'est marrant, c'est la même date butoir que pour Marine et Emmanuel...» murmura-t-il avant d'être interpellé par le spectacle écœurant d'un individu de sexe féminin fumant en pleine rue.

     

    (*) Calico est une société de biotechnologies fondée en 2013 par Google avec le but avoué de se concentrer sur le défi de la lutte contre le vieillissement et les maladies associées.

    Par réflexe, il sortit son smartphone en vue d'une capture d'image dénonciatrice au moment où un véhicule de l'ASS pila devant la contrevenante avant de la neutraliser d'un coup de pistolet électrique Taser. « Quelle conne ! elle fume en dessous d'une webcam...» dit Markus en regardant la caméra de vidéosurveillance qui ronronnait au dessus du trottoir. Il ne put s'empêcher de brandir sa main gauche, le pouce levé en direction de la webcam pour manifester son soutien à cette action de salubrité publique.

    Un gros nuage masqua le soleil couchant au moment où il consulta son smartphone « navette dans deux minutes trente six secondes » annonça la voix de synthèse. Markus hésita un instant avant de se décider à faire le trajet à pieds jusqu'à son studio. « Allez, une petite fantaisie » dit-il tout content de son audace. Ce n'était pas une infraction même si personne ne le faisait plus. « Trois cent mètres, je devrais arriver en même temps que la navette » ajouta-t-il à voix haute.

    Il gloussa de plaisir en jetant un regard emprunt de provocation aux passagers quelque peu intrigués par ce comportement d'un autre âge lorsque la navette le dépassa à quelques mètres de son immeuble.

     

    Quelques minutes plus tard, il fut accueilli par le traditionnel youpi ! de sa compagne domotique qui se mit à tournoyer en émettant les premières notes de la Symphonie du Nouveau Monde. Markus tressauta de plaisir en écoutant cette musique puissante. « Je l'ai téléchargé pour toi mon petit Markus » dit-elle avant de projeter sur la cloison connectée la vidéo de l'orchestre philharmonique de Vienne dirigée par un certain Herbert von Karajan.

    «Tu sais ce que je viens de voir ? » dit Markus en observant le gars habillé de noir qui dirigeait l'orchestre comme s'il

    voulait dompter les musiciens.

    Emmanuel et Marine comme chaque soir...

    Oui enfin non...je ne t'ai pas dit « tu sais qui je viens de voir mais ce que je viens de voir.

    La nuance m'échappe mon petit Markus ; qui...que, c'est pareil non ? » dit-elle d'une voix doucereuse.

    Markus observa sa compagne domotique avec un un air exagérément perplexe car il savait où elle voulait en venir. Ils avaient eu d'innombrables discussions sur ce sujet mais il aimait la taquiner tout en étant à peu près d'accord avec elle.

    « Je sais que tu ne veux pas voir de différences entre un humain , un objet connecté ou un événement mais il y en a quand même...

    Laquelle ? dit-elle en s'approchant de lui.

    Tu ne veux pas arrêter la projection de cette symphonie, ça me fait mal à la tête !

    Laquelle ? Laquelle ? Laquelle ?

    Siri, arrête ! Regarde-toi...Tu ne vois pas de différences avec moi.

    Tu as un gros nez et tu sais beaucoup moins de choses que moi. Et aussi tu as été conçu par ectogenèse, pas moi ! Alors, tu me le dis ce que tu as vu ?

    Je viens de voir une rebelle se faire interpeller par l'ASS. Elle fumait dans la rue...Un spectacle écœurant.

    Un humain d'ancienne génération sans doute...

    Forcément. Les gens de la génération Crispr-cas9 (*) nés après 2035 n'éprouvent aucunement le besoin de déroger aux recommandations de l'ASS, rétorqua Markus.

    (*) Crisp cas 9 ( prononcez crispère) fonctionne comme des ciseaux génétiques : il cible une zone spécifique de l’ADN, la coupe et y insère la séquence que l’on souhaite.Les humains nés par ectogenèse ont tous fait l'objet d'une manipulation génétique les empêchant d'éprouver le besoin de certaines drogues.

     

     

     

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    Blue seed for a new Paradise

    9 Mars 2018 , Rédigé par Marcel Dehem

    Blue seed for a new Paradise

     

     

     

     

    Blueseed for a

    New Paradise

     

     

     

     

     

    Une Nouvelle de

    Marcel DEHEM

     

     

     

    « Alors Dieu dit à Noé : la fin de toute chair est arrêtée devant moi ; car [les hommes] ont rempli la terre de violence ; voici, je vais les détruire avec la terre. » (Genèse 6.13)

     

     

     

    «...L’arche était-elle suffisamment grande pour transporter toutes les sortes d’animaux nécessaires ? L’arche mesurait 300 x 50 x 30 coudées (Genèse 6.15), soit environ 137 x 23 x 13,7 mètres, ce qui donne un volume de 43 200 m³. A titre de comparaison, disons que ce volume équivaut à 522 wagons de marchandises, chacun d’eux pouvant transporter 240 moutons... »

     

    Deux extraits de « Nos Origines en Question

    Logique de la Création »

     

    Première édition en français, 2004. Titre de l'ouvrage dans l'édition originale en langue anglaise

     

     

    « The Revised and Expanded Answers Book »

     

    Les méduses

     

     

     

    Eli effleura sa puce Wi-Fi Tesla en passant son doigt derrière son oreille gauche pour l'activer avant de se tourner vers l'unité centrale pour télécharger le documentaire sur l'Origine.

    Eli était fasciné depuis toujours par l'histoire mythique des Origines comme tous les résidents de la plateforme Blueseed for New Paradise (1). Blueseed dérivait actuellement dans les eaux internationales, au large de la Californie en direction de l'Alaska. L'île flottante que les enfants d' Elon (2) appelaient familièrement The Ark (3) était une structure de cinq kilomètres de diamètre qui s'inspirait des plate-forme pétrolières, dites gravitaires, mises au point à la fin du vingtième siècle pour exploiter l'énergie fossile en eau profonde.

     

    (1) Au début du XXIè siècle des projets de ville flottante initiés par les géants de la Silicon Valley ont vu le jour

    le Bluessed Terraces, a été la première plate-forme ancrée dans les eaux internationales au large de la Californie. C'était encore un navire géant qui abritait notamment des boutiques, des restaurants et même un terrain de foot. L'objectif était de permettre à des milliers d’entrepreneurs étrangers non possesseurs de la précieuse green card de venir travailler dans la Silicon Valley en les installant sur une ville flottante.

    (2) du nom du fondateur de ces unités de vie, Elon Musk, également connu pour les colonies martiennes qu'il a créé avec sa compagnie Space X. Elon est un tricentenaire respecté sur Blueseed où il a élu domicile depuis deux cent cinquante ans.

    (3)The Ark l'Arche, en référence au mythique bateau dans lequel Noé avait embarqué avec les animaux pour survivre au Déluge.

    La technologie du dernier siècle avait permis l'amélioration de ces structures. Les piliers, immergée à cent mètres de profondeur servant de ballast, étaient équipées de turbines alimentées par l'énergie solaire captée sur la plate-forme. Blueseed pouvait ainsi se déplacer à la vitesse de 10 nœuds.

    Ely parcourut les fichiers qui s'inscrivirent à sa demande sur ses lentilles de contact connectées pour trouver The Revised and Expanded Answers Book. Le texte sacré apparut devant ses yeux. Il commanda mentalement une musique d'ambiance Ruisseau, oiseaux et insectes sans les paysages alpestres qui allaient avec. Il commença à lire :

    ...Ils sont nombreux, les chefs de gouvernement et les responsables de l’éducation de nations jadis chrétiennes, que la Bible appellerait des « fous ». Ils se prennent pour des sages, mais en niant l’existence de Dieu ou en Lui barrant l’accès à leur propre vie, ils ont fait d’eux-mêmes des « fous ». C’est la pensée évolutionniste si bien répandue – celle qui dit que tout s’est fait par des processus naturels, que Dieu peut être jeté aux oubliettes – qui est la raison première de cet abandon de la foi en Dieu. « On ne nie pas qu’il y ait ici œuvre architecturale », raisonne-t-on, « on dit simplement qu’il n’y a pas eu d’architecte...

     

    Il s'arrêta un instant en songeant aux nombreuses conséquences qu'avaient eu l'abandon de Dieu. Cet orgueil scientiste qui avait caractérisé le monde occidental il y a deux siècles. Cette impiété qui avait favorisé le péché et provoqué par réaction, la montée des extrémismes en particulier chez les musulmans. Il avait fallu tant de temps pour que le Livre sacré s'impose enfin...

    Un petit signal sonore le tira de sa méditation en lui indiquant que quelqu'un cherchait à le contacter. Le visage d' Anne, le directeur technique des espaces verts s'incrusta dans ses lentilles. « Bonjour Eli, que Dieu te protège (1) Tu as déjà pris ta douche?

    Euh...pas encore, pourquoi ?

    Tu as bien fait, nous avons un problème d'alimentation en eau ce matin. La station de pompage est engorgée par les méduses. On a tout arrêté pour ne pas endommager l'usine de désalinisation. Il va falloir que l'on vidange tout le circuit et qu'on nettoie les cuves. Tu peux venir tout de suite ?

    J'arrive ! C'est des Rhopilema esculentum ?

    Ouais !

    Alors je sais ce qu'on va manger aujourd'hui (2)

    Dépêche-toi, le terminal est inondé de messages d'alertes des capteurs de la serre des solanacées (3) et j'ai déjà eu un appel du directeur du terrain de golf qui me demande quand il vont pouvoir arroser le green.

     

    1. La formule « Que Dieu te protège » était devenue chez les créationnistes une phrase rituelle que tous les résidents prononçaient sans y penser pour se saluer comme deux siècles plus tôt le « inch Allah » des musulmans.

       

    2. Certaines méduses comme la Rhopilama esculentum qui, comme les autres espèces pullulent dans les océans depuis la disparition des espèces pélagiques due à la surpêche jusqu'au milieu du vingt et unième siècle sont consommées sur Blueseed for New Paradise. La Rhopilama esculentum était déjà consommée séchée en Asie, en particulier au Japon notamment, coupée en lamelles sous forme de salades et marinée dans une sauce sucrée acidulée pour compenser son goût un peu fade. Sa texture croquante et caoutchouteuse s'apparente à du concombre ou à du poulpe (source Wikipédia )

       

      (3)La famille des solanacées regroupait sur Terre des milliers d'espèces mais seuls les pommes de terre, les tomates, les aubergines et les piments sont cultivés en hors sol sur Bluessed.

    Eli détestait être en contact avec l'océan et les espèces aquatiques qui y vivaient. Même si son travail consistait à superviser, à l'intérieur d'un module sous-marin capable de résister à des pressions considérables, le travail des robots nettoyeurs, il se sentait toujours terriblement angoissé au milieu de l'élément liquide. Il attribuait cette angoisse à la forte impression que le récit du déluge biblique lui avait fait.

    « Alors Dieu dit à Noé : la fin de toute chair est arrêtée devant moi ; car [les hommes] ont rempli la terre de violence ; voici, je vais les détruire avec la terre. » (Genèse 6.13) (1)

    Cette sentence prononcée par son robot d'apprentissage durant sa jeunesse l'avait profondément marqué. Il se souvient encore des questions angoissées qu'il posait à Euclide « Est-ce qu'il y a eu un nouveau déluge ? Est-ce qu'un jour l'océan va se retirer ? Est-ce que Dieu est toujours en colère contre nous ?...» Les réponses de son robot d'apprentissage, quoique pleine de la sérénité propres aux algorithmes de tous les robots d'apprentissage, ne l'avaient que partiellement rassuré. Et ce n'est pas les visions d'animaux aquatiques aperçus lors de ses missions de plongée qui l'avaient débarrassé de son malaise.

    Il croyait en Dieu mais il craignait également les monstres marins. Il avait failli s'évanouir le jour où un calmar géant s'était attaqué à l'un des robots nettoyeurs. Le monstre surgi des profondeurs avait littéralement foncé sur le robot comme sur une proie avant de disparaître sous le coup de la décharge électrique que l'engin nettoyeur lui avait infligé.

     

     

    (1) Extrait du livre des créationnistes « Nos origines en question » Page 161. Chapitre 10 intitulé « Le Déluge a-t-il recouvert toute la Terre. À noter que l'auteur rappelle que le mot hébreu pour parler du Déluge imposé par Dieu est mabboul.

     

    Tous les résidents de Blueseed, sans oser l'avouer, avaient la même phobie de l'élément liquide qui les entourait. Ils ne connaissaient pourtant rien d'autre, exceptés quelques grands anciens qui avaient commencé leur vie sur Terre.

    Eli était un H+, comme tous les résidents. Conçu par ectogenèse (1), pourvu d'un génome modifié grâce à la technique Crispr- Cas9 (2) mise au point au début du vingt-et-unième siècle, il ne souffrait d'aucune pulsion délétère. Pas de pulsion sexuelle, pas de pulsion d'agressivité ou de mort. Les H+ étaient délivrés de ce qui constituait la principale menace pour la Civilisation.

    Il était arrivé à terme le 7 février 2274 et s'était vu affecté le robot Euclide qui l'avait d'abord bercé en lui chantant des comptines avant de lui enseigner la Véritable histoire du Monde. C'est évidemment avec le livre sacré qu'Euclide lui avait appris à lire. Il avait dix ans lorsqu' Euclide l'avait autorisé à diversifier ses lectures.

     

     

    (1) L’ectogenèse est la procréation d’un être humain qui permet le développement de l'embryon et du fœtus dans un utérus artificiel, assumant les diverses fonctions (nutrition, excrétion, etc.) de l’utérus humain.

    Ce terme a été inventé par le généticien britannique JBS Haldane en 1923. Il a été repris par Aldous Huxley dans son livre Le Meilleur des Mondes (1932).

    1. Cas9 est une endonucléase d'ADN guidée par ARN, c'est-à-dire une enzyme spécialisée pour couper l'ADN avec deux zones de coupe actives, une pour chaque brin de la double hélice. La protéine Cas9 est associée au système immunitaire adaptatif type II de CRISPR (Clustered Regular Interspaced Short Palindromic Repeats). Cette enzyme utilisée initialement dans la thérapie génique, est utilisée depuis deux siècles pour reformater le cerveau durant la périsode de gestation dans la matrice artificielle. C'est toujours l'industriel MONSANTO qui détient depuis 2016, les droits d'exploitation du procédé.

     

    En sortant de sa capsule de vie privée, il croisa son voisin Melchior (1) qui, au vu de sa démarche éthérée, revenait sans doute de sa séance hebdomadaire de Mindfulness (2)

    Tous les résidents avaient droit à cette thérapie et il ne serait venu à l'esprit de personne de manquer une séance de mindfulness.

    Eli éprouvait toujours un bien-être merveilleux durant les deux premiers jours qui suivaient sa mindfulness et il attendait toujours avec impatience la prochaine séance.

    Une bourrasque de vent chaud le frappa au visage lorsque la capsule de transport s'ouvrit en deux dans un chuintement soyeux en annonçant « sas numéro 2 réservé aux techniciens de la station de pompage...code d'accès validé...bonne journée»

    Il se glissa dans l'edge de service de la station de désalinisation après avoir contemplé durant quelques instants les dômes étincelants disséminés sur Blueseed. Le plus grand, le dôme Elon Musk, était le centre technico-religieux de la communauté Blueseed for New paradise. Il dominait le green de toute sa puissance dédiée à la technoreligion et était surmonté d'un cruciforme de trente mètres de haut qui irradiait un rayon lumineux porteur de cantiques codés à destination du centre de la galaxie.

    1. les prénoms des résidents sont indifféremment féminins ou masculins. L'attribution du prénom par le Centre de Natalité est uniquement dicté par un algorithme qui prend en compte le capital génétique et la date de première mise en circulation.

    1. La pleine conscience ou mindfulness est un état psychologique qui centre l'individu sur le moment présent. La méditation, par contre, est une technique pour atteindre cet état de pleine conscience le plus souvent possible. La thérapie cognitive MBSR est un programme d'exercices de méditations qui vise la réduction du stress et la disparition des états d'angoisse.

     

    « Niveau – 5 présentez votre accréditation en travaux de maintenance sous-marine...Il ne vous reste plus que cinq semaines...voulez-vous valider maintenant votre demande de mise à jour ?

      Oui! » répondit Eli en essayant de ne pas penser aux tests qu'il allait devoir à nouveau subir. En particulier la sortie en milieu marin pour reconnecter un robot plongeur par quarante mètres de profondeur. Il esquissa un signe de croix à l'abri de la webcam au moment où il vit Anne qui s'affairait déjà devant le poste de commande.

      « Le Seigneur soit avec toi » dit Anne pour le saluer.

      Et avec ton esprit » répondit Eli selon le rituel en vigueur.

      Regarde-moi ce magma dégoûtant, dit Anne en pointant le doigt vers l'écran de contrôle.

      Eli eut un haut-le-cœur en voyant la masse gélatineuse qui s'était agglomérée devant les grilles de protection de la pompe.

      On envoie Poséidon nettoyer toute cette soupe du diable, dit Anne en s'asseyant devant son pupitre.

      Eli s'assit également en empoignant le levier de commande du robot de récupération, une bouche béante de matériaux composites, bourré de capteurs, pourvu d'un filet capable de stocker quarante tonnes de matière organique ou de matière plastique qui deux cents ans après les derniers rejets continuaient à proliférer dans les océans. Tout en se promettant de ne pas choisir la salade de Rhopilema esculentum qui serait au menu aujourd'hui.

      Le chapitre 6 du Livre sacré consacré à la question du risque d'une explosion de population animale s’il n’y avait pas de prédateurs défila devant ses yeux « ...Nous voyons que, dans le monde déchu d’aujourd’hui, la mort et les prédateurs sont des moyens utiles pour éviter une surpopulation de la Terre par l’une ou l’autre espèce... Dieu donna le commandement de « remplir la terre » (Genèse 1.22, 28) ; aussi, une fois la Terre remplie, le commandement ne s’appliquant plus, la croissance démographique se serait arrêtée.»

      Eli, avant de se mettre au travail, pensa que cette prolifération de méduses dans les océans était bien la preuve que l'on vivait encore dans un monde déchu mais que Dieu ne tarderait sans doute pas à rétablir l'équilibre originel.

      Pendant qu'Anne guidait Poséidon à l'intérieur du système d'aspiration, Eli manœuvrait son robot aspirateur dont le filet de récupération se gonflait de minutes en minutes. Il était temps de pulvériser cette masse gélatineuse de plusieurs tonnes avant de l'expulser vers le fond. Une demi-heure après l'alerte le circuit de pompage de la station de désalinisation fonctionnait à nouveau pour le plus grand plaisir du directeur du golf et des cinq milles résidents de Blueseed.

      À la sortie du sas numéro 2, ils furent accueillis par le spectacle désormais courant mais toujours impressionnant d'une tornade qui semblait se diriger vers Blueseed. Les vents de 600km/h ne présentaient aucun danger pour la plate-forme dont les structures en forme de dômes avaient été conçus de par leur forme et leur composition pour y résister mais les résidents étaient invités à se mettre à l'abri. Le dôme protecteur du terrain de golf était d'ailleurs en train de recouvrir le green où quelques silhouettes se déplaçaient nonchalamment sur le fairway sans s'émouvoir de l'approche de l'énorme entonnoir d'eau chargé de ces hideuses créatures flasques qui allaient recouvrir les allées piétonnières si la tornade passait sur Blueseed.

      Eli ne put s'empêcher d'adresser une prière silencieuse au Dieu créateur qui manifestait sa colère divine sur les terres émergées de manière bien plus violente depuis plus de deux siècle. Ces terres habitées par ceux que l'on appelait les pauvres diables qui, par leur entêtement et leurs vies dissolues subissaient depuis deux siècles la malédiction divine. Il récita, tandis que la capsule de transport le transportait vers le dôme Elon Musk pour la prière du matin, les paroles de Paul aux Romains « La colère de Dieu se révèle du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes qui retiennent injustement la vérité captive, car ce qu’on peut connaître de Dieu, est manifeste pour eux, Dieu le leur ayant fait connaître. En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables, puisque, ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Se vantant d’être sages, ils sont devenus fous ; et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en images représentant l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes, et des reptiles. C’est pourquoi Dieu les a livrés à l’impureté selon les convoitises de leurs cœurs ; en sorte qu’ils déshonorent eux-mêmes leurs propres corps ; eux qui ont changé la vérité de Dieu en mensonge, et qui ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, qui est béni éternellement. Amen ! C’est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infâmes : car leurs femmes ont changé l’usage naturel en celui qui est contre nature ; et de même les hommes, abandonnant l’usage naturel de la femme, se sont enflammés dans leurs désirs les uns pour les autres, commettant homme avec homme des choses infâmes, et recevant en eux-mêmes le salaire que méritait leur égarement. Comme ils ne se sont pas souciés de connaître Dieu, Dieu les a livrés à leur sens réprouvé, pour commettre des choses indignes, étant remplis de toute espèce d’injustice, d’impureté, de méchanceté, de cupidité, de malice ; pleins d’envie, de meurtre, de querelle, de ruse, de malignité ; rapporteurs, médisants, impies, arrogants, hautains, fanfarons, ingénieux au mal, rebelles à leurs parents, dépourvus d’intelligence, de loyauté, d’affection naturelle, implacables, sans miséricorde. Et, bien qu’ils connaissent le jugement de Dieu, déclarant dignes de mort ceux qui commettent de telles choses, non seulement ils les font, mais ils approuvent ceux qui les font. »

      Eli, comme à chaque fois qu'il se répétait les paroles du Livre Sacré, fut saisi de frissons.

      Les paroles prophétiques de l'apôtre Paul retentissaient dans sa tête lorsqu'il pénétra dans le dôme Elon Musk. surtout celles qui accusaient les hommes des passions contre nature car comme tous les résidents de Blueseed, la sexualité était quelque chose de mystérieux et les reportages qu'il avait vu avec Euclide lors de son apprentissage l'avait profondément écœuré. Il gagna sa place, travée 27, place numéro 22 et fut obligé de se glisser devant ses compagnons de prière en prononçant les paroles rituelles. Il s'assit enfin en saluant discrètement ses deux voisins Jéroham et Ruth.

      Jéroham, son voisin de gauche, avait le type Cham, tandis que Ruth, à sa droite avait le type Sem tandis que lui-même était un descendant de Japhet.(1) Il s'émerveillait chaque matin de cette harmonie au sein du dôme de prière car cette alternance des descendants des fils de Noé qui se succédaient dans toutes les travées, étaient bien la preuve de l'harmonie divine.

       

      1. Après le Déluge, Noé devient l'ancêtre commun à l'ensemble de l'humanité. Et ses trois fils, Cham, Japhet et Sem, sont à l'origine de groupes ethniques : selon la tradition rabbinique, les descendants de Cham peuplent l'Afrique, ceux de Sem sont les Sémites qui peuplent l'Asie, ceux de Japhet l'Europe.


       

      La musique sacrée remplit le dôme au moment où la tornade passa sur Blueseed assombrissant la salle d'un seul coup. Les chants s'élevèrent des travées couvrant le rugissement de la tempête tandis que l'immense écran laissait voir les premières images en direct de la colonie martienne.

      Ils étaient nombreux à espérer être un jour appelés. Mars représentait pour tous les résidents ce que les pauvres diables avaient nommé l'Eldorado dans leurs recherches impies de ce métal jaune qui les avaient rendu fous. Il n'y avait pas d'océans sur Mars. C'était bien la preuve que Dieu avait voulu épargner cette planète. Pas d'océans avec ses profondeurs inquiétantes et ses êtres vivants issus de l'imagination diabolique du Prince des ténèbres. Eli priait chaque jour pour être appelé.

      Les premières mesures du poème symphonique (1) de Richard Strauss envahirent l'amphithéâtre et si Eli avait eu des cheveux ce qui n'était le cas d'aucun des résidents il les aurait senti se dresser sur sa tête tant cette musique le faisait vibrer. Le visage de Gwynne Shotwell (2) apparut sur l'écran géant avec un décalage temps d'environ 4mn, étant donné la position de Mars par rapport à la Terre. Elle prononça les paroles rituelles « Dieu soit avec vous ! » et tous les résidents répondirent en chœur « Et avec la colonie martienne ! »


       

      1. « Ainsi parlait Zarathoustra » du compositeur allemand Richard Strauss qui a vécu il y a plus de trois siècles. Ce poème symphonique a servi de bande sonore au film « 2001, L'Odyssée de L'Espace » d'un certain Stanley Kubrick oublié depuis longtemps.

      2. Gwynne Shotwell est née en 1963. Elle fut la directrice d'exploitation de l'entreprise Space X fondée par Elon Musk au début du vingt et unième siècle avec l'objectif de coloniser Mars. Elle est depuis deux siècles le chef spirituel de la colonie martienne.

       

       

       

      Un VV pas comme les autres

       

       

       

      Eli ne s'attendait vraiment pas à ça. Le début du séjour dans le système neural de l'homo sapiens fut pourtant paisible, trop paisible même. Des visions de collines verdoyantes noyées par le soleil et le crissement des insectes que sa compagne ne semblait pas apprécier outre mesure car elle disait souvent « encore ces sales cigales...», des promenades sur des plages de sable dans une fraîcheur insolite pour un H+ du vingt troisième siècle et beaucoup de temps passé à regarder le vieil homme taper sur son clavier pour écrire des histoires ou faire des commentaires souvent sarcastiques sur des forums ou des...comment appelaient-ils ça déjà ?...un réseau social en ligne.

      Eli ne fut guère surpris des horreurs qui s'y trouvaient. Il savait que le cortex dans lequel il s'était glissé était celui de quelqu'un qui ne croyait pas à la colère divine qui allait se déchaîner sur le monde. Mais ce ne fut pas ce qui le choqua le plus. Le bonhomme en question ne proférait pas de blasphèmes mais quelques-uns de ses interlocuteurs sur ce média qu'il appelait Facebook énonçaient de telles âneries qu'il en était honteux pour eux et il fut tenté d'intercéder auprès du Créateur pour qu'il leur montre le chemin de la Vérité. Les croyances les plus folles circulaient dans cette communauté ,virtuelle ; il fut stupéfait du nombre d'homo sapiens qui croyaient aux Nephilim (1). Il se remémora les affirmations du Livre sacré.

      (1) Nephilim signifie géant tombé du ciel. ( La Bible genèse 6.2.4 ) d'où la croyance fausse en des extraterrestres.

      « ... la Bible ne mentionne pas de visites par des extraterrestres. La Parole de Dieu révélée, enseigne que la vie ne peut exister que par un processus de création. Même s’il existait d’autres galaxies composées de planètes très semblables à la Terre, il n’en reste pas moins vrai que la vie qui s’y trouverait ne pourrait venir que du Créateur. Si Dieu avait créé la vie en dehors de la Terre et si des créatures extra-terrestres devaient nous rendre un jour une petite visite, Dieu ne nous aurait certainement pas laissés dans l’ignorance à ce sujet..» (1)

      Le troisième jour, il fit une étrange expérience. Lors de ces précédents voyages virtuels dans les réseaux neuronaux des cortex téléchargés, il n'avait jamais ressenti la moindre interaction entre ses propres pensées et les souvenirs du cortex qu'il explorait. Et là, il eut soudain l'impression d'entrer en communication avec l'individu qui avait possédé ce système neural. La première fois que cela se produisit, il était assis, ou plutôt l'individu dans lequel il s'était installé depuis trois jours, était assis dans un genre de fauteuil recouvert de tissu blanc. Eli observait ce que l'individu était en train de regarder en face de lui une fenêtre ouverte sur un jardin, un fond sonore fait de chant d'oiseaux, de bruit de moteurs dans le lointain et un léger sifflement dans les oreilles sans doute dû à une tension artérielle légèrement supérieure à la normale lorsqu'il eut l'impression que le système neural s'adressait mentalement à lui. « Alors Eli, qu'est-ce que tu penses de ça ? » crut-il discerner. Il en fut terriblement troublé et ne sut quoi répondre. Fallait-il répondre d'ailleurs ?

       

       

      1. « Nos Origines en Questions » chapitre 9 ( page 151 ) intitulé Les « fils de Dieu » et/ou les Nephilim étaient-ils des E.T. ?

         

      Tous ces sens étaient aux aguets après cette improbable interpellation. Il s'écoula plusieurs minutes sans qu'aucune voix ne lui parle à nouveau. Il en conclut qu'il avait dû avoir une hallucination auditive. Il n'était pas le seul résident de Blueseed à être affligé de ces troubles résultant de l'interaction passagère des nanomachines qui optimisaient leur fonctionnement cérébral.

      La vision qu'il avait de l'activité cérébrale de son hôte changea brusquement. Il se retrouva au volant à bord d'un véhicule sur roue à moteur thermique sur un long ruban d'asphalte que les homo sapiens appelaient autoroute. Son hôte manipulaient parfois des pédales avec ses pieds tout en tenant un volant qui manifestement remplaçait le guidage satellite des capsules de transport de Blueseed.

      Lors de ses deux précédents VV, il n'avait pas eu l'occasion de vivre cette expérience inconfortable. Lors de son treck au Népal, il avait ouvert les yeux directement sur le sentier montagneux bordé de massifs de rhododendrons. Tous les souvenirs du sherpa étaient liés à des expéditions vers les sommets de l'Himalaya, les sentiers escarpés, le froid, les douleurs thoraciques dues au manque d'oxygène. Lors de sa croisière sur le Rhin dans le cortex d'un riche allemand du début du vingt et unième siècle, il avait ouvert directement les yeux sur la salle de restaurant panoramique encombrée de mangeurs et de mangeuses au joues aussi rebondies et luisantes que les saucisses qu'ils ne cessaient d'engloutir en vidant d'énormes récipients de verre remplis d'un liquide ambré dont son hôte, un dénommé Otto, se délectait du matin au soir.

      Il essaya de se rassurer, malgré les véhicules lancés à grande vitesse sur les trois voies qu'il doublait ou qui les doublaient, en se disant que si son hôte était mort durant ce trajet, son cortex n'en aurait pas gardé le souvenir hormis le flash qui précède l'impact meurtrier. Les paysages défilèrent apparemment sans respecter la chronologie. Un vaste ensemble de voies uniques où les véhicules s'accumulaient en attendant que des barrières se lèvent. Il craignit un moment que le véhicule n'emboutisse l'obstacle mais la barrière se leva miraculeusement au dernier moment pendant qu'un bip résonnait dans l'habitacle. La preuve qu'à l'époque, les homo sapiens avaient commencé à développer une technologie qui les mèneraient enfin ceux qui survivraient aux œufs de transport guidés par satellite sur les plate-formes Blueseed.

      Sans transition, il fut emmené dans les souvenirs d'un encombrement monstrueux de véhicules aux abords d'une cité traversée par un fleuve Lyon Perrache bouchon de 7 km avait-il pu lire sur un panneau lumineux suspendu au dessus des voies. Un mauvais souvenir apparemment, vite évacué et remplacé par les images d'un autre portique que son hôte appelait Péage de Gy. S'ensuivaient des images d'un village blotti autour d'un clocher massif. Eli reconnut la Maison de Dieu et adressa une prière de reconnaissance au Créateur de toutes choses. Au début du vingt-et-unième siècle, les homo sapiens avaient donc encore la foi puisqu'il y avait des églises. Cette découverte le ravit et il eu hâte de participer à un office pour célébrer la grandeur de Dieu. Malheureusement, nul souvenir ne vint pour étayer cette communion avec le divin. L'église apparemment ne servait qu'à égrener les heures avec le tintement des cloches. Il se rappela qu'on lui avait téléchargé le cortex d'un incroyant. Sa déception fut de courte durée car déjà de nouvelles traces neurales s'imposaient. Le regard de son hôte se perdit dans les entrelacs des motifs floraux d'un tapis de soie accroché au mur en face de son fauteuil où il passait beaucoup de temps depuis le premier jour du téléchargement. Eli commençait à se dire qu'il aurait peut-être dû choisir un autre VV. Son hôte était souvent seul et semblait se complaire dans cette solitude. Les traces mnésiques dans lesquelles Eli se glissait étaient souvent floues et sans aucune logique. Il était obligé de s'avouer un peu déçu par ce VV.

      Son hôte cessa brusquement de fixer le tapis qui provenait d'un séjour en Turquie, un pays qui paierait Eli avait gardé en mémoire les images d'archives qu' Euclide, son robot d'apprentissage lui avait montrées dans quelques années un lourd tribu à la première guerre méditerranéenne, pour saisir un livre assez épais qui traînait à côté de son fauteuil. Son hôte l'ouvrit là où était resté un signet et commença à lire. Faute de trouver une autre trace mnésique qui aurait pu le distraire ou le renseigner sur la mentalité des homo sapiens avant la Grande Convulsion, Eli lut en même temps que son hôte. «...Ce Dieu Ah, un livre qui parle de Dieu se dit-il avant de continuer la lecture « dont le centre serait partout et la circonférence nulle part ne peut tout simplement plus être utilisé comme muraille morphologique contre l'extérieur. Grâce à ses rehauts spéculatifs, il est lui même devenu une puissance excentrante d'une extrême virulence ; Eli se sentit quelque peu désorienté par cette première phrase. Il pressentit cependant, à cause des mots barbares comme excentrance et virulence qui, s'il avait bien compris, étaient des attributs donnés à Dieu, un texte satanique issu de l'imagination dépravée de l'un de ces philosophes qui avaient contribué, par leur orgueil intellectuel, à abandonner une lecture littérale du Livre Sacré pour finalement plonger le monde dans la folie.

      Eli continua malgré tout à lire ce que son hôte lisait « ...Le fait de penser à lui, anéantit les petits droits locaux des âmes, qui s'appuient sur leur salut dans des chapelles domestiques...Celui qui médite ce Dieu se retrouve expulsé dans le démesuré, l'inconsistant l'extra-humain...Les abonnés à une théologie plus tranquille...ont du mal à comprendre le lien entre la mort de Dieu et l'infinitisme théologique, d'autant qu'ils s'en tiennent volontiers à l'illusion selon laquelle la désagrégation de la religion et la dissolution de la patrie, fruits de la modernisation, se sont abattues sur elle comme un malheur externe, injuste et involontaire. Ils ne comprennent pas que le le processus de la modernité trouve dans la théologie elle-même l'une de ses sources, car ce sont surtout les théologiens qui doivent répondre de l'infinitisme...» (1)

      Eli fut frappé de stupeur en commençant à comprendre ce que ce discours signifiait. Il n'avait pas été préparé à pareils propos. Sachant que son hôte était athée, il s'attendait à ce que celui-ci mène la vie dissolue des futurs damnés, comme le Livre Sacré le lui avait enseigné, pas à lire des analyses aussi subversives et cependant dépourvues de toute imprécation.

      Il se trouva englouti dans ces phrases extrêmement dérangeantes tandis que son hôte continuait sa lecture. L'auteur y parlait avec une assurance tranquille de la Religion comme d'un système immunitaire, un vaccin contre l'effroi. Eli n'aurait jamais pensé que de tels propos fussent possibles. Son système de valeurs se mit à vaciller sous ce tourbillon de concepts hautement sacrilèges. Il ferma les yeux pour tenter d'échapper à la puissance maléfique du discours et fut de nouveau déstabilisé par ce qu'il reconnut comme une nouvelle hallucination auditive « Voilà une analyse fine de la religion...Qu'en penses-tu Eli ?»

       

       

       

       

      1. Texte tiré de « Globes » de Peter Sloterdijk (page 489) éditions Pluriel

       

       

      Retour nauséeux

       

       

       

      Selon le satellite géostationnaire de la plate-forme Blueseed, la journée serait encore extrêmement pluvieuse. Le soleil matinal, grosse boule orange, émergeait à peine des montagnes qui bordaient la côte située à une dizaine de miles.

      La température de l'eau dans le golfe d'Alaska dans lequel ils croisaient depuis plusieurs semaines se maintenait aux alentours de 18 C° et les bancs de méduses signalés par le satellite continuaient à dériver vers le Japon.

      Seule ombre au tableau de cette journée qui s'annonçait paisible pour les cinq mille résidents, la détection par le satellite de fumerolles annonciatrices d'une éruption du Mount Redoubt (1) situé à cinquante miles au nord-est.

      Depuis deux cents ans, les volcans des Aléoutiennes, comme tous les volcans de la planète redoublaient d'activité, signe de la colère de Dieu selon les résidents. Eli quitta avec plaisir sa capsule de vie privée pour se rendre au Centre technico-religieux.

      Après s'être extrait de sa capsule de téléchargement, il était sorti hier du Dôme des Gâteries avec une sensation de malaise qui n'avait pas échappé au Régisseur. Cela lui ferait du bien de

      (1) Le mont Redoubt ou volcan Redoubt, en anglais Mount Redoubt, est un stratovolcan actif et le plus haut sommet de la chaîne aléoutienne ( 3000 m ) dans la péninsule d'Alaska. Il est situé dans les Chigmit Moutains (une sous-chaîne des aléoutiennes), à l'ouest du golfe de Cook à environ 180 kilomètres au sud-ouest d'Anchorage.

      retrouver sa place entre Jéroham et Ruth et se laisser porter par les paroles réconfortantes du Livre Sacré. L'épreuve avait été rude, très rude même. Les écrits sacrilèges de ce Sloterdijk, avec sa façon tranquille d'annoncer le pourquoi de la mort de Dieu l'avait profondément choqué si bien que dès son retour dans sa capsule de vie privée, il s'était précipité sur sa bibliothèque virtuelle pour entendre la Vérité. Le Livre sacré avait tourné en boucle toute la nuit et il avait fini par sombrer dans le sommeil au son des douces paroles ...Ils sont nombreux, les chefs de gouvernement et les responsables de l’éducation de nations jadis chrétiennes, que la Bible appellerait des « fous ». Ils se prennent pour des sages, mais en niant l’existence de Dieu ou en Lui barrant l’accès à leur propre vie, ils ont fait d’eux-mêmes des « fous ». C’est la pensée évolutionniste si bien répandue – celle qui dit que tout s’est fait par des processus naturels, que Dieu peut être jeté aux oubliettes – qui est la raison première de cet abandon de la foi en Dieu..

      Lorsqu'il sortit sur l'esplanade du dôme Elon Musk et qu'il aperçut le cruciforme de 30 mètres pulsant une lumière éblouissante transportant les messages encodés en direction du centre de la galaxie, il se sentit d'un coup libéré du poids qui l'oppressait depuis son retour. Il s'agenouilla un instant sur le parvis et rendit grâce à Dieu puis, avec le sourire béat de celui qui se sait protégé du chaos, il pénétra dans le Centre technico-religieux. Il se laissa emporter par le flot des résidents gagnant leur place dans la musique familière du poème symphonique de Richard Strauss. Il descendit, l'esprit apaisé, la travée 27, atteignit les places numérotés de 20 à 28, n'eut pas à déranger Jéroham qui n'était pas encore arrivé et s'installa à sa place avant de prononcer les paroles rituelles pour saluer Ruth, son voisin de droite.

      « Jéroham n'est pas encore là ? Il a bénéficié d'un VV ? demanda-t-il à voix basse à Ruth.

      Jéroham a été choisi !» répondit Ruth an faisant le geste du cruciforme. « Pendant ton VV...

      Rendons grâce à Dieu ! répondit Eli sans pouvoir s'empêcher d'éprouver une pointe de jalousie qu'il se promît de confesser à la prochaine séance de mindfulness.

      La lecture publique commença dans le ronronnement des mantras. L'officiant annonça « Aujourd'hui, nous relirons ensemble la Genèse chapitre 7...» Le silence se fit sous le dôme de prière et la voix de l'officiant gronda sous l'effet des puissants relais dispersés dans chaque travée.

      «... Noé avait six cents ans, lorsque le déluge d'eaux fut sur la terre. Et Noé entra dans l'arche avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils, pour échapper aux eaux du déluge. D'entre les animaux purs et les animaux qui ne sont pas purs, les oiseaux et tout ce qui se meut sur la terre, il entra dans l'arche auprès de Noé, deux à deux, un mâle et une femelle, comme Dieu l'avait ordonné à Noé. Sept jours après, les eaux du déluge furent sur la terre. L'an six cent de la vie de Noé, le second mois, le dix-septième jour du mois, en ce jour-là toutes les sources du grand abîme jaillirent, et les écluses des cieux s'ouvrirent. La pluie tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits...

      L'office fut malheureusement écourté par le système d'alarme qui obligea tous les résidents affectés à la sécurité à rejoindre leur poste.

      Le Mount Redoubt était entré en éruption et les cendres volcaniques dérivaient vers Blueseed. Il allait falloir naviguer vers le Nord-Ouest en direction de l'océan arctique. Eli savait ce que cela signifiait. Les turbines immergées allaient brasser des tonnes de déchets sous marins et il faudrait certainement envoyer Poséidon pour nettoyer toute cette biomasse écœurante qui proliférait à proximité des champs pétroliers abandonnés depuis plus d'un siècle dans cet océan qui, d'après ce qu'Euclide lui avait enseigné, avait été, jusqu'au milieu du vingtième siècle recouvert de glace. Eli avait adoré les histoires d'exploration des pôles que son robot d'apprentissage lui lisait quand il était petit. L'océan arctique, cette fange noirâtre sur lequel Blueseed naviguait depuis plusieurs jours avait été, il y a deux siècles, une surface immaculée de glace étincelante où des ours blancs se déplaçaient à la recherche des phoques.

      C'est heureusement aujourd'hui sa séance de mindfulness. Il y aspire depuis son retour de VV tout en la redoutant un peu à cause des écrits subversifs de ce Sloterdijk qui, chaque nuit s'insinuent dans son sommeil. Eli se sent coupable. Osera-t-il confesser les mauvaises pensées qui l'ont assailli à la suite de ces divagations intellectuelles impies ? Il sait que s'il ne le fait pas, sa séance de mindfulness ne lui procurera aucun apaisement.

       

      l' élu

       

       

      Eli contempla le ciel rouge s'assombrir sur les crêtes bordant le bassin d'Hellas Planitia (1) en ayant encore du mal à réaliser ce qui lui était arrivé depuis sa dernière séance de mindfulness. Il était ressorti du Dôme des Gâteries avec l'étrange sensation de ne plus croire en Dieu. Un discours, qu'il aurait jugé diabolique quelques heures avant, s'était répandu dans son cerveau sans qu'il puisse le contrôler. Cela s'était propagé d'un coup dans sa tête après qu'il fut passé dans la bulle de réinitialisation et que sur l'écran de contrôle de ses fonctions cérébrales s'affichât le message tant espéré « élu ». Il aurait dû exulter et remercier le Créateur au lieu de quoi les pensées les plus perverses remplirent immédiatement sa tête. Il crut un instant à une défaillance de sa puce Wifi Tesla, toucha machinalement l'emplacement de celle-ci pour ne sentir que l'absence de son régulateur psychique avant de tomber dans un profond sommeil dont il n'émergea que dans la capsule ergonomique du vaisseau spatial en route pour la planète rouge.

      Durant le voyage d'un mois, les pensées les plus confuses le submergèrent avant de prendre la forme d'un nouveau système de croyances d'où le Créateur de toutes choses était totalement absent. Il aurait dû en être effrayé alors qu'il en éprouvait un jouissance fabuleuse. Au bout d'un temps indéfini, sa capsule de survie s'ouvrit comme la cinquantaine de capsules que contenait le vaisseau.

       

      1. Hellas Planitia est un cratère d'impact de la planète Mars. Situé dans l'hémisphère sud, il a une profondeur de 7ooo mètres et un diamètre de 700 km.

         

      Les têtes hagardes des autres élus émergèrent presque en même temps des sarcophages, s'observant durant quelques secondes avant de se décider à enjamber leur cocon. Les raclements de gorge et autres bruits corporels firent place à des jurons que seuls, ceux que les résidents de Blueseed appelaient les pauvres diables émettaient dans leur détresse sur cette Terre en proie à la colère divine. Les mêmes imprécations sortirent naturellement de la bouche d'Eli tandis que tous s'observaient avec une curiosité dénuée de toute civilité.

      Il fut stupéfait de constater que ses compagnons avaient tous des cheveux, que certains mêmes avaient les joues recouvertes de barbe, avant que son regard ne fut attiré par un compagnon dont les courbes le fascinaient au point de ressentir une étrange lourdeur au bas du ventre avant de constater, en baissant les yeux, que la tension qu'il ressentait provenait de son pénis en érection. Ses compagnons s'esclaffèrent bruyamment devant le spectacle incongru.

      Eli, comme tous les nouveau élus, était allé de découverte en découverte dans son nouvel environnement autant que dans le fonctionnement de son métabolisme désactivé. Lorsque les anciens annoncèrent aux nouveaux arrivants qu'il n'étaient pas des élus mais des exclus condamnés à creuser le sous-sol de la planète pour en extraire le précieux minerai (1) indispensable à la technologie des H+, l'incrédulité avant la colère se lurent sur les visages. On leur montra leur équipement de mineur et on leur signala que la quantité de nourriture était dépendante du volume de terre rare qu'ils ramenaient à la surface chaque jour,

       

       

      (1) Scandium, Yttrium, lanthane ( Terres rares ) dont l'extraction était devenue inaccessible sur la planète Terre du fait des perturbations géo-climatiques.

       

      « ...Et pas question de vous filer notre part de bouffe...si vous ne ramenez rien, vous ne bouffez rien! » annonça celui qui s'était présenté comme le chef des mineurs, un gars à la peau noire et à la musculature impressionnante, descendant visiblement de Cham.

      Les premiers jours, Eli et ses nouveaux compagnons d'extraction purent vérifier la menace proférée par le descendant de Cham. Ils mirent quelques jours à s'habituer au rythme de travail soutenu imposé par le détecteur de terre rare devant lequel ils devaient passer au sortir de la mine. Les premiers plateaux repas issus de la ferme hydroponique furent peu caloriques, seule l'eau extraite des profondeurs du sous-sol martien n'était pas rationnée. Ils ressentirent tous pour la première fois de leur vie la sensation déconcertante et fort désagréable de la faim.

      Eli avait pris l'habitude de manger et dormir avec celui qui l'avait tant émoustillé au sortir des capsules de survie dans le vaisseau spatial. L'individu en question qui se prénommait Natacha était comme lui, un descendant de Japhet ou plutôt une descendante car la désactivation de son néocortex avait fait apparaître tous les signes d'une féminité qui envoûtait littéralement Eli. Ils avaient exploré tous les deux, après quelques jours d'hésitation bien compréhensible du fait des traces mnésiques laissées par le néocortex Wifi Tesla, les plaisirs incomparables de la chair. Seul le rationnement auquel ils étaient soumis du fait de leurs maigres performances en matière d'extraction de terre rare freinait un peu leur enthousiasme sexuel.

      Les couples s'étaient rapidement formés au sein du nouveau contingent de mineurs comme pour mieux résister à l'âpreté de la vie martienne. Les massages réciproques pour soulager les musculatures endolories par une journée de travail constituaient pour Eli et Natacha qui gardaient le souvenir d'une vie antérieure totalement asexuée, une source d'étonnement et de plaisir chaque jour plus grand. Ils avaient aussi découvert le plaisir de mettre en question les certitudes que leur néocortex avait façonné dans leur vie d'avant sur Blueseed. Ils s'amusaient beaucoup à échafauder ensemble les hypothèses les plus audacieuses sur leurs croyances d'antan, allant jusqu'à imaginer que les grands anciens, ceux qui avaient commencé leur vie sur Terre avant de s'enfermer au cœur de Blueseed, leur avaient menti en leur faisant croire que Mars était la nouvelle Terre réservée aux élus.

      Les tabous tombaient les uns après les autres dans la communauté des nouveaux mineurs. La colère, compensée par la jouissance ressentie collectivement à profaner les rituels sacrés, soudait le clan autour des cérémonies parodiques où les participants braillaient les paroles sacrées apprises sur Blueseed en buvant le liquide ambré qu'ils appelaient Bière de Mars issu d'un alambic bricolé par les anciens de la colonie. Alors qu'un disque rougeâtre disparaissait derrière les flancs d'Hellas Planitia, les beuglées avinées envahissaient le réfectoire. Natacha vint se plaquer dans le dos d' Eli. « À quoi tu penses Eli ? lui demanda-t-elle en entourant ses bras autour de sa taille.

      Je ne t'ai jamais raconté mon dernier VV ? dit-il en continuant à regarder le désert martien où les tourbillons de poussière ocre filaient à travers la plaine d'impact.

      Non, raconte ! Répondit-elle.

      J'avais choisi une semaine dans la tête d'un européen ordinaire avant la Grande Convulsion. Au début, je me suis un peu ennuyé car l'activité cérébrale du gars était consacrée à la lecture et à l'écriture et hormis quelques balades autour d'une Méditerranée encore bleue, il ne se passait pas grand chose. Et puis un jour...Quand j'y repense...

      Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

      Il lisait un bouquin à la couverture bleue, Le Palais de Cristal ça s'appelait et comme son attention était entièrement monopolisée par ce qu'il lisait, je ne pouvais rien faire d'autre que lire avec lui. Et là, j'ai lu des phrases d'une incroyable audace, pas des imprécations comme ça ! » dit-il en tendant la main vers les mineurs qui était en train de gueuler une chanson où se mêlait les références bibliques ...Puis on vit dans le ciel de Mars sept vaisseaux, qui ramenaient des nouveaux poivrots, à la mine, à la mine, vous découvrirez la colère de Dieu...

      Des paroles un peu compliquées mais qui démontraient la fausseté des croyances religieuses. Ça m'a terriblement choqué, poursuivit-il, « surtout que j'ai eu comme une hallucination, comme si le cortex de mon hôte dialoguait avec moi. Et le pire, c'est que les écrits sont encore gravés dans ma mémoire...Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas ça qu'ils ont détecté lors de ma dernière séance de mindfulness....»

      Elle se blottit dans se bras en disant « N'y pense plus...»

       

       

      Apocalypse 8.5
       
      Dans la salle de contrôle du dôme, un homme d'un âge vénérable, engoncé dans l'exosquelette blanc orné des lettres bleues de la compagnie Space X contemplait, l'air incrédule, les images retransmises par les satellites affectés à Blueseed.
      Un zoom sur l'énorme panache de fumée qui montait des plaines désolées de Sibérie lui montra les ruines fumantes de ce qui avait été Babel Tower, (1) le prolongement neuro-architectural de son vieux complice Ray, 7000 mètres de haut. 1600 étages, construit en l'an 2320 de l'ère chrétienne sur le territoire de l'ancienne Europe. Le cerveau connecté du vieil homme fourmillait de pensées profondes sur le sens de la vie.
      Tout ça, c'est de la faute de ce vieux Mark, dit-il à haute voix au moment où l'hologramme de son vieux complice se matérialisait dans la pièce.
      Tu parlais de moi Elon ?
      Arrête de m'espionner Mark, tu sais que ça m'énerve.
      Je n'y peux rien vieux fou, tu penses tellement fort que je ne m'entends plus.
      Tu as vu ce qui est arrivé à Ray ?
      Ouais, parti en fumée...
      C'est tout ce que ça te fait ?
      Mark, tu ne vas pas me faire croire que ton néocortex réagit encore aux émotions ? Ray n'a pas été raisonnable. Tu te souviens de ce qu'il avait prédit pour 2045 – Arrivée de la singularité technologique. La Terre se transformera en ordinateur gigantesque.
      2099 – Le processus de singularité technologique s’étend sur tout l’Univers.
       
      (1) voir « Bulle dingue » de Marcel Dehem

      Il a presque réussi...mais à la fin, il ne tournait pas rond...il se prenait pour dieu...Souviens-toi de notre dernière conversation. Tu en fais une tête Elon ! c'est à cause de ce putain d'astéroïde ?

      Tu t'en fous toi ? La planète va être percutée par un astéroïde de dix kilomètres, tout va être détruit, ta plate-forme, la mienne...

      Tu décolles quand ?

      Demain et toi ?

      Moi, dans une heure, direction la station Facebook 2. On en aura bien profité quand-même.

       

       

       

      FIN ( provisoire )

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      Le Vivarium

      18 Septembre 2017 , Rédigé par Marcel Dehem Publié dans #science fiction

       

       

       

      ― Allez, Kali, au dodo maintenant, il est l'heure de dormir pour les petites filles.

      Mais papa, je n'ai pas encore sommeil...Alors tu me racontes l'histoire de la petite Kali.

      Encore ! On l'a déjà lue hier soir.

      Allez papa, s'il te plaît !

      Je veux bien mais après tu me promets de dormir ma puce...

      D'accord papa !

       

      La petite fille se coucha et attendit impatiemment que son père lui lise l'histoire qu'elle réclamait chaque soir. Il ouvrit le livre cartonné et commença à lire.

       

       

      ...L'homme se fraya un chemin parmi les silhouettes blafardes. Les hommes et les femmes s'écartèrent en murmurant, révélant un corps allongée par terre. Il s'agenouilla. Du cadavre il ne restait que la peau.

      Il eut un haut-le-cœur en reconnaissant la chevelure flamboyante de la jeune femme avec qui il travaillait sur Terranova...

      C'est quoi un haut-le-cœur papa ?

      C'est ce que tu fais quand maman te sert des épinards. Le père reprit sa lecture.

      ...Il ne put s'empêcher de penser à ce que Stella lui avait raconté lors du repas qu'ils avaient pris ensemble hier autour de la gamelle de nourriture énergisante. Elle, d'habitude plutôt souriante, était décomposée. Lorsqu'il lui demanda ce qu'elle avait, elle hésita un moment avant de lui dire tu vas me prendre pour une folle. En tous les cas, j'ai l'impression d'être devenue folle. J'ai fait un cauchemar atroce cette nuit. Un visage énorme se penchait sur moi, je sentais même son haleine et une main géante m'a attrapée et m'a sortie de mon alvéole. J'ai eu l'impression d'être emmenée dans les airs , hors du dôme. Il y avait une lumière éblouissante, je hurlais en sentant la main qui me serrait et puis je me suis retrouvée sur mon matelas de mousse. J'avais mal partout lorsque j'ai ouvert les yeux. Je n'ai pas réussi à me rendormir. J'ai peur Dan...

      Arrête de trembler Kali ! Si tu as peur, j'arrête de lire.

      J'aime bien avoir peur papa...D'accord j'arrête !

      OK, je continue :

      ...Il avait tenté de la rassurer en lui disant que ce n'était qu'un cauchemar mais la jeune femme lui avait répondu c'est autre chose Dan, j'ai peur!

      La fillette se trémoussait de plaisir dans son lit. Elle lui dit:

      Continue papa !

      D'accord, mais arrête de gigoter dans ton lit. Puis il reprit la lecture:

      ...Il réprima l'envie de ramasser la mince dépouille pour l'emporter loin de la foule hagarde qui maintenant se mettait à psalmodier, les bras levés comme cela se passait à chaque fois que pareille chose se produisait. D'étranges ombres se dessinèrent à la surface du dôme protecteur derrière lequel brillait l'étoile qu'ils appelaient Alpha Centauri.

      C'est loin Alphacento...?

      Très loin. Je continue ?

      Continue papa !

      ...Une main se posa sur son épaule en même temps qu'il reconnaissait la voix de celui que tout le monde appelait le vieux :

      Ne reste pas là Dan ou tu finiras comme elle. Suis-moi, il est l'heure, dit-il tandis que les totems surmontés de puissants haut-parleurs diffusaient le jingle habituel de la reprise du travail.

      Il se redressa péniblement en détournant le regard de l'affreuse dépouille pour enrayer la nausée qui l'envahissait et se mit à marcher derrière le vieux en direction de la ferme expérimentale où l' attendait comme chaque jour les plants de haricots et de maïs, à repiquer dans la laine de roche.

      Qu'est-ce que c'est que cette merde Arthur ? demanda-t-il au vieux qui continuait à cheminer en boitant en direction du portail de la ferme hydroponique.

      Avance, ne regarde pas en l'air, arrête de poser des questions, on en parlera ce soir, grommela-t-il en se hâtant...

      C'est pas beau de dire merde, hein papa ?

      Non c'est pas beau, répondit le père en montrant à sa fille qu'elle ne devait pas l'interrompre tout le temps.

      Pardon papa !

      ...Le jingle de fin de journée retentit enfin. Dan avait hâte de retrouver le vieil Arthur qui semblait avoir une explication à lui fournir sur ces dépouilles désincarnées qui jonchaient parfois le sol sablonneux de la colonie.

      Il se laissa happer par le flux des colons entièrement nus dont la peau blafarde les faisaient ressembler à des ombres blanches qui se dirigeaient silencieusement vers l'unité de restauration où les attendait la purée verdâtre qui constituait leur éternel repas.

      Il scruta la foule silencieuse à la recherche de la silhouette claudicante du vieux bonhomme. Il avait eu bien du mal à se concentrer sur son travail car la vision de la peau de Stella l'avait obsédée toute la journée.

      Ce n'est qu'après avoir avalé le contenu de son écuelle qu'il aperçut enfin le vieil homme qui se dirigeait vers son unité d'habitation, une des alvéoles de plain-pied réservées aux vétérans devenus incapables de gravir les échelles qui menaient aux unités de repos des étages supérieurs.

      Il y avait souvent des accidents. Des colons, trop fatigués ou las de ces dures conditions de vie manquaient un échelon et s'écrasaient sur le sol, emportant parfois dans leur chute plusieurs victimes. Dan logeait au huitième niveau et prenait toujours la précaution de lever les yeux pour s'assurer que personne n'était en train de gravir l'échelle avant de s'engager dans la périlleuse ascension.

      Il s'arrêta devant l'alvéole d'Arthur tandis que le flot repu et fatigué des colons s'engageait sur les échelles à la recherche d'un repos bien mérité. Un cri retentit suivi d'un bruit sourd et d'un mouvement de foule qui annonçait une nouvelle chute. Le regard de Dan ne s'attarda pas sur le corps désarticulé d' un homme aux traits émaciés agonisant silencieusement.

      Ne reste pas devant ma tanière, entre donc, dit le vieillard déjà affalé sur son lit de mousse.

      Dan respira une dernière goulée d'air pur avant de pénétrer dans ce que le vieux avait bien raison d'appeler sa tanière vu l'odeur suffocante de merde qui y régnait.

      Tu veux toujours savoir ce que c'est que cette merde comme tu me disais ce matin en contemplant la dépouille de cette jeune femme ? demanda sans préambule le vieil Arthur.

      Tu as une explication, toi ? répondit Dan en respirant par la bouche pour supporter l'odeur aigre qui sortait de la bouche du vieux. Mais, dis-moi pourquoi tu ne te laves jamais ? Pourquoi tu n'utilises pas la ration d'eau qui nous parvient chaque matin dans l'écuelle destinée à nos ablutions. Ton alvéole n'en a pas ?

      En guise de réponse, le vieux allongea le bras et attrapa l'écuelle destinée aux ablutions dans laquelle un étron nauséabond nageait.

      Pouah ! C'est dégoûtant, ne put-elle s'empêcher de dire en battant des mains de plaisir. Continue papa, s'il te plaît.

      ...Dan porta sa main devant sa bouche pour résister à l'envie de vomir.

      C'est peut-être le secret de ma longévité dit le vieux avec une grimace en reposant délicatement le récipient dans la niche puante.

      Alors Arthur, ton explication ! Qu'est-ce qui se passe à ton avis? Tu sais comment Stella est morte ? lui demanda Dan.

      Le vieil homme fourragea dans sa barbe malodorante avant de s'exprimer ainsi :

      Je n'ai pas vraiment d'explication mais plutôt un ensemble de suppositions. Laisse-moi d'abord te poser quelques questions.

      Il se tut durant quelques instants avant de demander:

      De quoi tu te souviens de ta vie d'avant ?

      Quel rapport avec ce qui est arrivé à Stella ? demanda Dan.

      Réponds à ma question ! Le ton du vieux s'était fait autoritaire et cela agaça Dan qui eut envie de se lever autant pour échapper au discours de ce vieux fou qu'à la puanteur de son alvéole.

      La main osseuse d'Arthur se posa fermement sur sa jambe l'empêchant ainsi de se lever. La force du vieux l'étonna. Il se mit à réfléchir à la question qui continuait à lui paraître absurde.

      Comme tout le monde, répondit-il. On ne se souvient pas de grand chose, c'est à cause du grand traumatisme. On sait juste que notre planète a vécu une série de violents séismes qui nous ont obligés à nous réfugier sous ce dôme. En tout cas, c'est ce que tout le monde raconte. Avant nos parents vivaient , paraît-il à l'air libre. Mais l'air est devenu irrespirable. Mais pourquoi tu me demandes ça ?

      Et tu y crois toi à cette histoire?

      Dan était perplexe. Qu'est-ce que ce vieux fou avait derrière la tête ? Où voulait-il en venir en mettant en doute des évidences ? Le vieux se remit à parler :

      Tu sais qu'on est soi-disant sur une planète du système Alpha Centauri...

      Évidemment ! Tout le monde le sait. Pourquoi tu dis soi-disant ?

      Qu'est-ce qui te prouve qu'on est effectivement sur une planète qui orbite autour d'Alpha Centauri ?

      Où veux-tu qu'on soit ?

      Où veux-tu qu'on soit, répéta la petite fille avec délice. Ils sont où papa ? demanda-t-elle.

      Attends la fin de l'histoire, tu comprendras . Le père reprit sa lecture.

      ...Couché sur son matelas, Dan n'arrivait pas à trouver le sommeil, ressassant ce que le vieux lui avait raconté. Complètement fou ce pauvre vieux. Ça doit faire trop longtemps qu'il travaille, pensait-il en guettant les bruits de la nuit. Pourquoi on serait captif ? Drogué ? Ça n'a pas de sens. Autant croire à des puissances maléfiques dont on serait les jouets. Il y a forcément une explication rationnelle. Un virus inconnu. Qu'est-ce qu'elle avait de particulier Stella ? Elle était jeune, belle, souriante...de beaux cheveux roux et des yeux vert. Elle avait l'air en bonne santé...Alors !

      Il en était là de ces réflexions lorsque la colonie fut d'un coup baignée par la lumière aveuglante d'Alpha Centauri. Des hurlements sortirent des alvéoles lorsque le tremblement de terre se déchaîna. Puis tout s'écroula et le dôme et ses unités d'habitation furent d'un coup plongés dans le chaos.

      Qu'est-ce que...furent ses dernières paroles avant de perdre connaissance comme tous les colons surpris dans leur sommeil par ce qui ressemblait à l'explosion de la planète, percutée sans doute par un corps céleste. Il n'y aurait aucun survivant.

      Le père s'arrêta et regarda le visage béat de sa fille.

      Je me demande ce qui te plaît tant dans cette histoire qui n'est peut-être pas de ton âge ? lui demanda-t-il.

      Ça me donne des frissons...et j'aime bien ça ! dit-elle avec candeur. Continue papa...Le petit bonhomme dans son bocal, j'adore...

      D'accord ! Maintenant la petite Kali découvre que son vivarium a disparu.

      C'était ça la colonie de Terranova, hein papa ?

      oui, ma puce. Je continue ?

      Oui, oui !

      ...Maman ! Qu'est-ce que tu as fait de mon vivarium ? Il n'est plus dans ma chambre.

      Kali, je t'avais prévenu. Je t'avais demandé de nettoyer. Ta chambre est une véritable porcherie. Tu ne m'as pas écouté. Tant pis pour toi. J'ai tout jeté. Et tu vas me faire le plaisir de ranger tes affaires !

      Tu as jeté mes petits bonhommes ! Tu es méchante, hurla-t-elle avant d'éclater en sanglot.

      Arrête ton cinéma Kali, c'est toi qui est méchante, répliqua Shiva en l'attrapant par les cheveux avant de la tirer vers son bureau en désordre d'où émanait une odeur de viande avariée.

      C'est quoi, ça Kali ? demanda-t-elle en l'obligeant à baisser la tête au dessus d'un fouillis malodorant de viscères en décomposition. C'est comme ça que tu t'amuses ?

      Mais maman, je ne m'amuse pas, je fais des expériences.

      On t'avait dit qu'on était d'accord pour t'offrir ces petits êtres et un vivarium mais pas pour les dépecer ! Ce sont des êtres vivants. Ils ressentent la douleur et toi tu leur ouvres le ventre avec ton scalpel. J'espère que tu les endors avant de faire ça. J'ai même retrouvé des peaux à l'intérieur du vivarium. Tu peux m'expliquer !

      Je voulais juste voir comment les autres réagissaient...

      Et alors ! Tu as vu quoi ?

      Ils se rassemblaient autour de la dépouille en levant les bras et en chantant. On aurait dit qu'ils priaient. Tu crois qu'ils pensent maman ?

      Bien sûr qu'ils pensent. Ce n'est pas parce qu'ils sont minuscules qu'ils ne pensent pas. Tu ne te souviens pas de la planète où on est allé les chercher. Tu t'étais pourtant bien amusée à les ramasser. Ils avaient peur, ils criaient et glissaient entre tes doigts pour essayer de s'échapper avant qu'on ne les mette dans le tube de décontamination. Tu vas me nettoyer ton bureau et vider toutes ces cochonneries dans la poubelle avant que ton père arrive sinon...

      Oui maman !

      Heureusement que j'ai gardé le vieux puant dans mon tiroir, se dit Kali en débarrassant son bureau des viscères et des minuscules pénis que sa mère, heureusement, n'avait pas remarqué. Elle s'était beaucoup amusée à arracher les pénis à l'aide d'une loupe et d'une pince à épiler. Tiens ! J't'arrache le zizi, ça t'apprendra, disait-elle aux malheureux en observant à la loupe leur grimace de douleur. Kali n'aimait pas les mâles, alors elle se vengeait sur ces petits êtres.

      Viens voir un peu ici toi, dit-elle en ouvrant le bocal dans lequel gisait le vieil Arthur au bord de la suffocation.

      Elle l'attrapa avec sa pince à épiler, le secoua un peu pour vérifier qu'il était encore vivant et le porta devant ses yeux en disant ― Tu as de la chance toi, tous tes copains sont morts, maman les a mis à la poubelle. Elle continuait à tenir l'homunculus qui gigotait faiblement, coincé dans la pince à épiler, l'approcha de son nez avant de s'exclamer ― Tu pues, c'est pas croyable. Je vous mettais pourtant tous les jours de l'eau fraîche. Un faible son sortit de la bouche du vieil Arthur.

      Tu parles ? Qu'est-ce que tu dis ? demanda-t-elle en approchant le petit bonhomme de son oreille. Parle plus fort ou je te coupe en deux, ajouta-t-elle en roulant ses yeux énormes devant le pauvre Arthur tétanisé par la peur.

      Tu me fais mal ! réussit-il à crier.

      Kali fut tellement surprise de comprendre ce que ce petit bonhomme puant lui disait qu'elle faillit appeler sa mère pour lui dire que les petits êtres savaient parler. Elle se retint à temps et posa l'homunculus pantelant sur son bureau.

      Tu sais comment je m'appelle ? lui demanda-t-elle. Je m'appelle Kali et je suis très cruelle, surtout avec les mâles...je leur arrache le zizi avant de leur couper les bras et les jambes. Mais je vais déjà te laver, ajouta-t-elle. Tu sens trop mauvais. Elle l'attrapa par une jambe et se dirigea en chantonnant vers la salle de bain.

      Maman, je vais me laver, cria-t-elle en traversant le couloir avec le pauvre Arthur dans la poche de sa robe de chambre.

      Lui qui n'avait pas approché l'élément liquide depuis des lustres fut plongé sans ménagement dans un bain moussant et parfumé. Elle le frotta énergiquement, lui coupa les cheveux et la barbe avec ses ciseaux à ongle, l'approcha de son visage, parut satisfaite du résultat, ouvrit grand sa bouche, mimant le geste de l'engloutir dans cette caverne odorante avant de lui donner un grand coup de langue sur le corps, ce qui eut pour effet de lui provoquer une magistrale érection.

      C'est quoi déjà une érection ? Demanda Kali.

      C'est quand le zizi des garçons grandit et devient dur...

      Pour déposer des petites graines dans le ventre de la maman ?

      Oui c'est ça Kali. Je continue mon histoire ?

      oui papa !


       

      ...Ah ! Mais ça te fait de l'effet petit coquin, dit-elle en renouvelant son coup de langue. T'es mon bébé à moi maintenant, ajouta-t-elle en s'amusant à tripoter le petit pénis d'Arthur.

      C'est ainsi qu'il devint son confident et son sex-toy.

      Elle le nourrissait subrepticement avec les mets les plus fins, dormait avec lui, le laissant gambader sur son corps d'ébène pour le plaisir des chatouilles dans les endroits les plus secrets, avant de le poser délicatement dans une boîte d'allumette garnie de coton pour ne pas risquer de l'écraser durant son sommeil de déesse.

      Ils eurent de longues conversations ponctuées de coups de langue passionnés.

      Arthur en apprit beaucoup sur les énergies qui régissaient l'Univers et aussi sur la planète dont il était originaire et qu'elle nommait Tahour Devi. Elle lui dit que ses parents étaient particulièrement irrités par le manque de dévotion des habitants de la Terre, hormis le milliard d' Hindous qui suivaient les préceptes des textes sacrés du Ramayana et du Mahabharata. Ceux-là étaient toujours laissés en paix lors des excursions qu'elle faisaient avec ses parents sur Tahour Devi. Elle lui apprit aussi qu'elle l'avait ramassé, comme quelques autres sur une plage de Sumatra.

      Ce jour-là, elle s'était beaucoup amusée à s'éclabousser avec ses parents dans l'Océan Indien, ce qui avait provoqué un tsunami.

      Elle avait repêché quelques malheureux qui se noyaient. Elle avait pris les plus jolis, lui murmura-t-elle tu devais être mignon sinon je t'aurais écrabouillé, ajouta-t-elle en le caressant amoureusement.

      Je comprends maintenant pourquoi je n'aime pas trop l'eau, dit le vieil Arthur. Arrête Kali, tu m'étouffes, je ne suis pas une poupée, ajouta-t-il tandis qu'elle le léchait comme s'il était une sucette. Il avait beau savoir qu'elle ne lui voulait pas de mal, il avait toujours du mal à garder son calme lorsqu'elle le manipulait avec passion car elle ne sentait pas sa force. Il craignait par dessus tout ses pulsions sexuelles qui pouvait l'amener à se servir de lui comme d'un godemiché....

      C'est quoi un godemichel papa ?

      Godemiché ! Pas godemichel ! C'est un jouet pour se faire du bien.

      Ah, d'accord ! Continue papa.

      Le père reprit :

      ...Puis vint le jour funeste où elle l'oublia dans sa boîte d'allumettes. Il avait chaud, il avait faim et soif et une envie pressante qu'il dut assouvir sur son douillet couchage en coton.

      Le pauvre Arthur...Et après la maman de Kali a jeté la boîte d'allumettes à la poubelle parce qu 'elle avait trouvé la boîte dans la chambre de sa fille et Arthur puait parce qu'il était mort... c'est comme ça que ça se termine, hein papa ?

      Oui ma puce, allez maintenant il faut dormir. Fais de beaux rêves.

      Bonne nuit papa, dit-elle en serrant son doudou ou plutôt sa poupée, une femme à la peau d'ébène portant un pagne de bras coupés et un collier de crânes humains.

      Le père éteignit la lumière et sortit doucement de la chambre où la petite Kali dormait déjà.

      ***

      Tu sais ce qu'ils viennent d'annoncer à la télé ! lui dit sa femme lorsqu'il pénétra dans le salon.

      Non, quoi ?

      Que l'on n'a plus de nouvelles de la colonie Terranova depuis une semaine. La station expérimentale ne répond plus.


       

       


       

      FIN


       

       


       


       

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      Le Parc du Passé

      2 Juillet 2017 , Rédigé par Marcel Dehem Publié dans #science fiction

       

      14 août 2069

       

       

      La boutique plaisir 22:07

      Vente privée : une sélection...

      La mutuelle senior 22:35

      Besoin d'une complémentaire santé..

      Chocolat Côte d'or lun. 03:47

      Recevez un assortiment dégustation...

       

      « Quatre-vingt douze messages, Quelle merde ! » dit-il à voix haute. C'était comme un rituel.

      Tous les matins, lorsqu'il consultait ses mails, il prenait plaisir à cette petite transgression langagière. Il avait hérité cette manie de son enfance. Une empreinte affective indélébile qu'avait laissée la remontrance systématique que formulait sa mère chérie lorsqu'il se laissait aller à dire des mots grossiers. Elle se plaisait même à lui rappeler, encore maintenant, bien qu'elle aille allègrement sur ses soixante dix ans un fameux record de longévité pour les zomos (*), l'anecdote selon laquelle il avait pris l'habitude, dès l'âge de deux ans, d'imiter sa mère en rabâchant à tout bout de champ « cé pas bô dire mede..» à tous les adultes qu'il entendait faire un écart de langage.

       

       

       

      (*) les zomos : appellation donnée par dérision par la caste des H+ à ceux qui ne bénéficient pas des privilèges des technosciences pour vivre plus longtemps.

       

       

      Il cliqua sur Tout sélectionner et s'apprêtait à cliquer sur Tout supprimer lorsque son regard fut attiré par le dernier message :

       

      Bon anniversaire Nikon vend. 06:12

      Vous avez été sélectionné pour..

      « J'avais complètement oublié...» dit-il. « C'est effectivement mon anniversaire. »

      Lorsque quinze ans plus tôt il avait créé cette adresse mail, il s'était contenté d'inventer ce pseudo un peu idiot, Nikon pourquoi Nikon, il ne s'en souvenait pas ― mais n'avait pas jugé utile de modifier sa date de naissance si bien que, quelque part dans un Data Center de la zone 1, un quelconque algorithme avait repêché les données pour lui souhaiter un Bon anniversaire. « Qu'est-ce qu'ils m'offrent au fait ? »

      Il cliqua sur le lien pour voir quelle connerie on allait encore lui proposer, en se promettant bien de ne pas se faire avoir par une publicité trop alléchante.

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      L'Eternel Retour

      9 Avril 2017 , Rédigé par Marcel Dehem Publié dans #science fiction

      L'Eternel Retour

       

      Sargon (1), réveille-toi mon chéri ! Tu rêvais ?

      Oui, ma Reine bien-aimée. J'ai rêvé de mon futur... Je vais devoir jeûner et méditer afin d'être prêt quand le moment sera venu.

      Je t'attends sur la terrasse, le soleil vient de disparaître à l'horizon. Je t'ai préparé une cruche de citronnade bien fraîche.

      Je viens dans un instant Ištar (2), le temps de reprendre mes esprits.

      Il se leva de sa couchette climatisée et laissa son regard se perdre dans les derniers rougeoiements du ciel de Super Sumer.

      Tout était calme. Les oiseaux planaient encore au-dessus du fleuve. Il aperçut un point brillant dans le ciel. Celui-ci se rapprocha et l'Astroport s'éclaira subitement pour accueillir l'un des vaisseaux de la Flotte Impériale.

      Il allait falloir bientôt quitter toute cette harmonie. Je m'y suis préparé donc je dois encore m'y préparer. Lui revint en mémoire la Légende de Sargos d'Akkad. (3)

       

      « Ma mère était grande prêtresse. Mon père, je ne le connais pas. Les frères de mon père campent dans la montagne. Ma ville natale est Azupiranu la ville du safran, sur les bords de l’Euphrate. Ma mère, la grande prêtresse, me conçut et m’enfanta en secret. Elle me déposa dans une corbeille de roseaux, dont elle scella l’ouverture avec du bitume. Elle me lança sur le fleuve sans que je puisse m’échapper. Le fleuve me porta; il m’emporta jusque chez Aqqi, le puiseur d’eau. Aqqi le puiseur d’eau me retira du fleuve en plongeant son seau. Aqqi le puiseur d’eau m’adopta comme son fils et m’éleva. Aqqi le puiseur d’eau m’enseigna son métier de jardinier. Alors que j’étais jardinier la déesse Ištar se prit d’amour pour moi et ainsi j’ai exercé la royauté pendant cinquante-six ans.»

      Il savait ce que cela signifiait. Le cycle de Sharos (4) arrivait pour lui à son terme. Il avait vécu toutes ces vies depuis 3600 ans. Il se rendait parfaitement compte de son privilège. Atteindre la fin du cycle et être ainsi en possession de toute la connaissance. Contribuer à l'Harmonie de l'Univers, en ayant intégré toutes les Forces contraires. 3600 ans pour y parvenir à travers ses différentes vies. Il savait que seuls ceux qui atteignaient la fin du Cycle pouvaient voir leurs vies antérieures et l'Éternel retour de toutes choses.

      Bientôt, il le sentait, il serait déposé sur ce même fleuve qu'il apercevait depuis cette terrasse, dans une corbeille en osier et qu'il devrait apprendre le métier de jardinier avant d'être reconnu par la déesse Ištar et qu'il lui faudrait à nouveau vivre durant 3600 ans avant de revenir sur cette terrasse en compagnie de sa chère Ur.

      Un message s'afficha sur ses lunettes connectées.

       

      Urgent et confidentiel. Le vaisseau Babylone est rentré de mission. Le Commandant nous informe que Bérose (5) arrive au terme du premier cataclysme...Le solstice d'été de l'univers sera observable dans trois jours lors de la conjonction des planètes en Cancer.

       

      Il retira un instant ses lunettes, s'épongea le front. Il faisait décidément très chaud depuis quelques semaines. Était-ce les signes annonciateurs du prochain cataclysme ?

      Ur, ma chérie, je dois me rendre à une réunion d'urgence.

      Rien de grave, Sargon ?

      Rien d'imprévu en tous cas. le vaisseau Babylone est rentré de mission...le Commandant est en possession des données qui confirment la venue prochaine du premier cataclysme. Nous devons nous préparer...

      Puis-je faire quelque chose pour t'être utile ?

      Médite, concentre ton esprit sur les forces primordiales qui régissent l'Univers connu. N'ai pas peur d'avoir peur. Tu sais comme moi que nous serons délivrés. À tout à l'heure ma chérie.

      il enjamba son néoscooter et programma vocalement le vol vers la salle du Conseil.

      L'air était doux. Les Jardins Suspendus brillaient de mille feux. Cela sentait l'encens et la viande grillée. La ville de Ninive était paisible. Des prières et des chants d'allégresse montaient des jardins.

      Il savait que cela ne changerait rien au Cycle. Il sourit en pensant à toutes ses vies qu'il allait revivre sans le savoir. Il savait que l'histoire de sa naissance miraculeuse serait reprise par les grandes religions qui succéderaient à l'Empire Sumérien. Il savait que les Araméens reprendraient son histoire pour écrire la Bible. Il savait qu'ils lui donneraient le nom de Moïse. Il savait que toute la région entre le Tigre et l'Euphrate serait le théâtre d'affrontements sanglants durant plusieurs milliers d'années. Il savait que l'Empire du Mal, Daesh, serait vaincu après deux cents ans de combats fratricides et que de cette conflagration naîtrait longtemps après l'Empire d'Akkad.

       

       

      (1) Nom francisé de Sargos. Voir (3)

       

      (2) déesse qui tomba amoureux de Sargos.

       

      (2) Sargos d'Akkad. Période d'Akkad (2 340 avant J.-C - 2 180 avant J.-C) : Sargos d'Akkad met fin à la période des cités-États en les incluant dans le premier état territorial, qui se mue vite en véritable empire.

       

      (4) Le Cycle de Sharos. Selon les astronomes babyloniens, cycle de base qui dure 3600 ans.

       

      (5) Bérose, selon le calendrier Sumérien signifie la Grande Année qui s'étend sur 432000 ans. La Grande Année subit deux cataclysmes. Le premier est un cataclysme de feu (une Conflagration), au solstice d'été de l'univers, lors de la conjonction des planètes en Cancer. Le second est un cataclysme d'eau, un Déluge donc, qui se produit au solstice d'hiver de l'univers, lors de la conjonction des planètes en Capricorne.

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      Présentation de chroniques du futur

      8 Avril 2017 , Rédigé par Marcel Dehem

      Présentation de chroniques du futur

       

      Vous le savez bien, on ne peut pas dire tout ce qui nous passe par la tête. Pour plusieurs raisons. D'abord parce que c'est parfois tellement fugace que l'on n'a pas le temps de s'en souvenir. Ruse de notre centre de contrôle ?

      Mais surtout parce que l'on n'a pas uniquement des pensées qui peuvent être entendues par ceux qui nous entourent.

      On en fait tous l'amère expérience lorsque, submergé par des sentiments aussi profonds que violents, on laisse s'échapper de notre cerveau en ébullition des réflexions qui vont aller heurter de plein fouet nos proches.

      L'écriture, elle, permet de remédier à cet inconvénient. On crée des personnages, on leur fait dire et faire des choses qu'on ne pourrait exprimer sans dégâts dans notre monde policé. Le tour est joué !

      Le genre littéraire, soi-disant mineur de la science-fiction a encore un autre avantage. Il permet de mettre en scène, dans un futur incertain voire improbable, ce que l'on redoute et ce que l'on espère. On peut même se permettre de faire porter à l'Avenir les oripeaux du Présent .

      Il n'est pas étonnant que ce genre littéraire ait connu son apogée dans les années soixante, soixante-dix, non pas parce que les auteurs de renom aient abusés de la fumette, même s'il est de notoriété publique que certains s'adonnaient sans restriction à la consommation de stupéfiants mais parce que l'époque était propice aux remises en cause fondamentales et à des visions pessimistes de l'évolution de notre civilisation.

      Qu'il me soit donné, à travers ces récits, l'autorisation d'explorer notre avenir proche en vous racontant des histoires totalement imaginaires.

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      La Lettre de l'Huissier

      7 Avril 2017 , Rédigé par Marcel Dehem

      La Lettre de l'Huissier

       

       

      La lettre de l'huissier

       

       

      Je n'arrive pas à m'y faire. Elle me regarde avec ses grands yeux tristes.

      Ma pauvre Natacha, qu'est-ce que je vais devenir sans toi. C'est vraiment dégueulasse ce qui nous arrive. Ma pauvre chérie. Qu'est-ce que je pourrais faire ? Je me suis tellement habituée à toi. Ta belle bouche, tes rondeurs si douces au toucher, tes longues jambes. J'adore quand tu m'enlaces. Si j'essaye de m'enfuir avec toi, on sera tout de suite détecté avec ton GPS intégré.On a passé de tels moments d'intimité ensemble...

      Tu ne dis rien ? Natacha ? Pourquoi tu me réponds pas ? Natacha ? C'est pas vrai ? Réponds-moi !

      La lettre, où est-il ce foutu courrier ?

      Ah, le voilà ! Quelle date ils ont mentionnée ?

       

      Monsieur,

      Contrat client n° 69zobiAAA

       

      Nous avons le regret de vous annoncer que nous sommes obligés d'interrompre, faute de transmission de votre part des mensualités prévues pour le Love Service auquel vous aviez souscrit le 8 juillet 2045 pour la location de l'androïde Natacha.

      Votre androïde sera inactivé à compter du 08/07/2049.

      Nous vous serions reconnaissant de vous tenir à la disposition de Maître Legrand, Huissier de Justice mandaté par notre Société pour récupérer Natacha le 09/07/2049 entre dix heures et onze heures.

      Nous vous rappelons que Natacha doit être en bon état, sans éraflures, ni tatouages supplémentaires.

      Vous aurez également pris la précaution de vider le réservoir de sperme.

      Toute anomalie constatée par Maître Legrand fera l'objet d'une facturation et sera débitée sur votre prochain bulletin de salaire conformément aux clauses du contrat qui nous liait.

      En espérant vous compter prochainement à nouveau parmi nos fidèles clients, nous vous prions de croire Monsieur à l'expression de nos salutations distinguées.

       

      Maurice Goret

      Responsable du contentieux

       

      PS. Vous recevrez dans les prochains jours notre nouveau catalogue d'hiver " Très chaudes Natacha "

      Sachez que vous bénéficierez d'une promotion exceptionnelle de 50% sur votre premier loyer si vous nous faites parvenir le coupon ci-dessous avant le 15/01/2050.

       

      Les salauds. Le 8, c'est aujourd'hui...

      Natacha ! Non ! J'veux pas. Y nous auront pas. Natacha, viens ma chérie.

       

      Ahahahahahahahaha !

       

       

      Allô, Love Service, Maître Legrand à l'appareil. Passez-moi Monsieur Goret je vous prie...Monsieur Goret, Maître Legrand... Oui, enfin non, encore un forcené qui s'est jeté du trentième étage avec son androïde dans les bras... Oui, je sais...récupérable... Je ne pense pas Monsieur Goret...Le manque à gagner... considérable effectivement... Oui, Oui, Monsieur Goret, naturellement je parle de l'androïde.... C'est entendu je bloque tous ses actifs à la banque... Des ayants-droits ? ... je ne crois pas... Comptez sur moi Monsieur Goret. Au revoir Monsieur Goret.

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      Jésus revisité

      7 Avril 2017 , Rédigé par Marcel Dehem

      Jésus revisité

       

       

      Jésus revisité

       

      Que c'est beau ! toutes ces étoiles. Comment s'appelle-t-elle déjà celle-là. Je n'arrive plus à me souvenir de son nom. Oriane... Orient...Ah, oui ! Orion, c'est ça. Papa m'a dit que c'était une Constellation, avec des milliers d'étoiles...C'est incroyable. Il m'a dit aussi que certaines étoiles étaient tellement loin que même si on pouvait voyager à la vitesse de la lumière, il nous faudrait plusieurs centaine de millions d'années pour y arriver.

      Quand je serai grand, je serai cosmonaute et je visiterai les étoiles. L'autre jour maman m'a expliqué que tous ces univers ont été créés par Dieu ! Je voudrais être Dieu ! Je pourrais voir tout ce qui se passe dans tous ces univers...Oh ! la belle lumière, là-bas au dessus de la forêt. C'est bizarre ça, je ne me souviens pas que papa m'en ait parlé... C'est quoi cette musique, on dirait de l'orgue ! On dirait que ça vient de l'étoile au dessus de la forêt.

      Isa, il est l'heure de rentrer à la maison. Tu devrais déjà être au lit !

      J'arrive maman !

      Mais elle grossit à vue d’œil cette étoile..Pourquoi ça vibre comme ça ? Oh, comme ça fait du bien...

      Suis-nous Isa, ton Père t'attends au plus haut des cieux..

      Isa ? Iiisa ? Réponds-moi s'il te plaît... Rentre maintenant... Isa, Isa ? Ou es-tu mon chéri ? Youssef ! viens vite, Isa a disparu.

      Calme-toi Maryam, Isa ? Iiisaaa ? Il a dû se cacher pour regarder les étoiles...Et il s'est peut-être endormi dans la pelouse. Je vais chercher une lampe de poche. Ne Pleure pas Maryam...

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      Je suis une histoire

      7 Avril 2017 , Rédigé par Marcel Dehem Publié dans #science fiction

       


       

      De nombreuse informations se sont, dit-on, perdues suite au grandes émeutes des années 2070 qui ont détruit toutes les structures économiques, financières et abouti finalement à l'écroulement complet de l'ancien monde .

      Comme je travaille au service de la Communication, j'ai accès à des données confidentielles que je suis chargé de trier pour censurer celles qui pourraient être néfastes à la bonne santé mentale de la Colonie. Je dispose donc d'un matériel relativement sophistiqué pour récupérer les données numériques encore disponibles.

      Un éditorial du début du troisième millénaire signé d'un certain C. Barbier a retenu mon attention dans sa manière d'annoncer presque prophétiquement le règne de la terreur et du repli sur soi. Je vous le livre:

       

      «...Mais bientôt, mais demain, si l'on ne sort pas de la crise, si l'on passe de l'angoisse à la désespérance, une foule mettra le feu au palais des politiques et les basculera par la fenêtre, un électorat portera un démagogue au pouvoir, un pays pensera régler ses problèmes par la haine de son voisin, ou le lynchage de ses immigrés. Alors ce sera la terreur ou la guerre. Ou les deux. L'Europe est entre chien et loup, mais le loup gagne du terrain...»

       

      L'Express du 6 mars 2013.

       

      Mes parents se sont installés dans cette communauté souterraine en 2063, un an avant ma naissance et ont échappé aux plus grandes violences, en participant à la mise au point du programme «Survivant » avec la petite centaine d'ingénieurs et d'intellectuels sélectionnés par le gouvernement de Lotharingie.

      La colonie baptisée Donon, creusée dans le grès rouge du massif du même nom compte à présent 880 résidents. Ce nombre est stable depuis deux ans, les décès étant très précisément compensés par les naissances selon des règles de procréation et d'euthanasie extrêmement rigoureuses et connues de tous les membres de la communauté.

      Je sais ainsi, qu'étant cette année âgé de 47 ans, je n'ai plus le droit de rentrer dans le programme de paternité mais que je peux compter vivre encore quinze ans en collaborant efficacement à la bonne gestion de la Colonie.

      Il y a quelques jours, j'ai fait, comme j'en ai l'habitude une fois par trimestre, une demande de sortie d'une journée pour aller me recueillir sur les lieux où ont vécu mes parents avant les émeutes et j'attends le feu vert du service avec impatience.

      Lors de ma précédente sortie, il y a trois mois, je n'ai eu à me servir de mon arme que deux fois, une fois pour disperser une harde de sangliers qui labourait consciencieusement le bas-côté et une autre fois pour faire fuir une dizaine d'hommes et de femmes qui ne levaient pas les bras de manière hostile, mais à la cellule d'entraînement, on nous avait appris à nous méfier de ces gestes amicaux en apparence. Le message était sans équivoque: « Ne vous fiez surtout pas à ce qui pourrait s'apparenter à des signes pacifiques, tirez préventivement sur ces pillards qui n'en veulent qu'à votre matériel et qui n'hésiteront pas à vous tuer»

       

       

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